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Full text of "L'homme de la pampa"

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JULES SUPERVIELLE 



L'HOMME 
DE LA PAMPA 



Quatt'ièÊtte édition 



Librairie Gallimard 



L'HOMME DE LA PAMPA 




DU MÊME AUTEVR 

LES POÈMES DE L'HUMOUR TRLSTE. illustrés de 
dessins par A. Favory. A. Lhote et D. de Se- 
GOSZAC. (A la Belle Édition), 1919. 

POEMES, précédés d'une préface de Paul Fort. 

(Eugène Figuière, Éditeur), 1919. 

DÉBARCADÈRES. (Aux Éditions de la Revue de 
l'Amérique latine). 1923. 






JULES SUPERVIELLE 



L'HOMME 
DE LA PAMPA 



sixième édition 

nn 





PARIS 

ÉDITIONS DE LA 

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

3, rue de Grenelle, (vi"*') 



IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE APRES IMPOSITIONS 
SPÉCIALES I08 EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE 
SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU 
FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 
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I A 760 ET 3o EXEMPLAIRES d'aUTEUR HORS- 
commerce numérotés de 751 a 780, ce tirage 
constituant proprement et authentiquement 
l'Édition originale. 



TOUS DROITS de REPRODUCTION ET DE TRADUCTION 
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA 
RUSSIE, COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, I923. 



Rêves et vérité, farce, angoisse, j'ai 
écrit ce petit roman pour l'enfant que 
je fus et qui me demande des histoires. 
Elles ne sont pas toujours de son âge 
ni du mien, ce qui nous est l'occasion 
de voyager l'un vers l'autre et par- 
fois de nous joindre à l'ombre de 
l'humain plaisir. 



DESERT A CORNES 



Dans le wagon qui l'emportait vers 
le Nord, tête nue à la portière, il lais- 
sait le vent champêtre jouer sur son 
crâne où des cheveux en étroites 
averses et une calvitie ensoleillée fai- 
saient le beau temps et la pluie. 

Des impressions d'enfance lui par- 
venaient, par fraîches bouffées, en 
pleine figure. Ses premières années ne 
reposaient-elles pas aux vivaces fron- 
tières de sa mémoire dans un berceau 
gardé la nuit par la lune bleue des 
pampas et le jour par un couple de 
vanneaux aux cris si aigus qu'il les 
entendait encore ? 



i^ L'HOMME DE LA PAMPA 

Follement, son âme de cinquante 
ans plus agile que ses jambes s'ébattait 
au grand air. Fernandez y Guanamiru 
la poussait devant lui au fil humide 
et emperlé de la campagne matinale. 
Parfois durant la marche du train, 
un mugissement pénétrait dans le 
wagon : ainsi s'exprimait la pampa 
dans son fruste parler, comme fait 
celui qui ne disposant que de certains 
mots d'une langue étrangère, voudrait 
leur confier toutes les nuances de sa 
pensée et même davantage, dans une 
ambition désorbitée. 

Cette campagne ignorante des li- 
gnes brisées, l'horizon l'attend sans 
surprise, sachant bien que d'un élan 
sous le ciel immense elle ira jusqu'à 
lui. 

Seuls dans la plaine les oiseaux sont 
chargés de tracer dans les airs de 



DESERT A CORNES i3 

fuyants paysages que de leurs chants 
ils prolongent. 

A eux de porter le poids et la res- 
ponsabilité des quatre saisons, d'offrir 
le mystère et les lointains de la forêt 
absente. Et au printemps quel tra- 
vail ! Comment, si l'on n'a que deux 
ailes, suggérer les carrés de labours, 
l'exaltation des branches, les milliers 
de boutons d'une roseraie, et toutes 
les interrogations de l'air et ses excla- 
mations? 

Passe dans le cadre de la portière 
une oasis véritable : petit bois, galops 
de chevaux, une paillote et deux mé- 
tisses étendant du linge blanc-de-pau- 
vre et rose-fané. Il y a dans l'esprit 
de Guanamiru des échanges, des dé- 
parts, des images qui viennent du de- 
hors et s'installent, prenant leurs aises 
en vue d'un long séjour. Voici un euca- 



i 

i4 L'HOMME DE LA PAMPA ^ 

lyptus qui occupe et parfume la place 
d'une mauvaise pensée ; un agneau 
ayant vainement cherché sa mère morte 
dans la prairie la retrouve broutant 
tout le long d'une idée générale du 
voyageur. 

« Heureux agneau, soupira Guana- 
miru, ah ! plus heureux que mes trente 
bâtards qui rôdent humblement dans 
la plaine à la recherche d'un père. » 

Il les aimait avec des distractions 
et des repos de gros propriétaire : sa 
bonté se disséminait dans toutes les 
directions où il possédait des terres. 
Mais jamais il n'oubliait de leur en- 
voyer, le jour de leur majorité, un 
frein et des éperons en argent massif 
« pour qu'ils apprennent à être des 
hommes comme il faut. » Désirant leur 
venir en aide en cas de malheur, Guana- 
miru pointait leurs déplacements sur une 



DÉSERT A CORNES i5 

carte murale de son pays au moyen d'é- 
pingles à oriflammes de soie rouge. Dans 
sa paternité superstitieuse, il aurait re- 
douté quelque chose comme une hé- 
morragie si un peu de sa chair lointaine 
avait passé de sa propriété de Yacari 
dans celle de Tibijo, à vingt lieues à 
l'est, sans que le siège principal de sa 
personne en eût été immédiatement in- 
formé et que la carte eût enregistré et 
approuvé en quelque sorte ce dépla- 
cement. 



Guanamiru descendit du train à la 
gare de Palito, la plus proche de sa 
grande ferme de San Jacinto. 

Avant de se rendre chez lui, le vo- 
yageur visitait toujours le commis- 
saire qui habitait en face de la gare. 



i6 L'HOMME DE LA PAMPA 

Plus brun et humide qu'une motte de 
terre après l'orage, celui-ci se char- 
geait, moyennant le don discret de quel- 
ques bœufs gris, de prévenir l'estanciero* 
du mariage de ses anciennes maîtresses 
et de signaler au mari le danger qu'il 
courrait à molester un homme possé- 
dant plus de taureaux pur sang qu'il 
n'en faut pour combler soixante mille 
vaches. 

Un bureau rouge et azur comme un 
ventre frais-ouvert servait de cadre 
à ces visites. On s'entretenait de l'état 
du bétail et des pistes et on se quittait 
difficilement au bout d'une demi-heure 
de visqueuses courtoisies. 

Cependant, le contremaître de Gua- 
namiru, Innombrable (ainsi nommé 



I. Propriétaire d'un grand domaine. 



DÉSERT A CORNES 17 

parce qu'il était né le jour des innom- 
brables martyrs de Saragosse) l'atten- 
dait à la porte du Commissariat, te- 
nant à la main la bride de deux che- 
vaux que les saisons couvraient tour 
à tour de boue ou de poussière. 

La préoccupation de travaux très 
différents (comme la castration des 
vieux taureaux et la réparation de 
la lampe du rancho) requérant dans 
un même temps son attention, Innom- 
brable, consciencieux à l'extrême, en 
était devenu louchon, ce qui ne dé- 
plaisait pas à son maître ; il savait 
l'origine de cette infirmité et y voyait 
la preuve d'un zèle sauvage. 

Le lendemain, dimanche de Carna- 
val, vit Guanamiru en selle dès que 
l'aube eût montré le bout de son oreille 
diaphane. Il allait faire le tour de ses 
vaches et buvait avec délices l'air frais 



i8 L'HOMME DELA PAMPA 

dumatin à mêmesa source campagnarde. 
Son regard se fixa sur la large culotte 
décolorée et mal rapiécée de son contre- 
maître qui l'accompagnait toujours dans 
ses sorties. Oui, c'était là un de ses 
trente enfants, et peut-être celui qu'il 
préférait. 

Le sang guanamiricn coulait incognito 
dans ces maigres cuisses et ce cœur certai- 
nement fatigué par l'abus du maté. 
Parfois l'estanciero avait envie de 
reconnaître son fils en hâte derrière 
un cactus, sans même descendre de 
cheval. Il en était empêché par sa 
conception distributive de la justice 
qui n'eût admis ce geste que suivi de 
vingt-neuf autres de même nature. Et 
c'était trop lui demander. 

Une parcelle d'horizon se détacha 
confusément pour se mêler à un peu 
de terre et s'avancer à quatre pattes. 



DÉSERT A CORNES 19 

Des cornes lui naquirent et cela se 
répéta en mille endroits dans la plaine. 
Elles s'en venaient, les bêtes de tous 
poils, lentement, entraînées par le 
poids logique de leurs têtes. Des va- 
ches osseuses accroupies se levaient, 
déplaçant leurs angles, et se mêlaient 
dans un profil obstiné au mouvement 
des compagnies bovines en marche. 
Des veaux isolés flairaient en tous sens 
l'air maternel et regagnaient enfin des 
mamelles agitées comme des cloches, à de 
grandes distances. 

Au brusque galop de son cheval, un 
gaucho s'élançait de dos pour revenir 
de face dans une violente ]!Oussière 
hantée de mufles et de souffle ;. 

Guanamiru songeait : 

« Frères, sœurs, cousins, cousines, 
oncles, nièces, toutes ces bêtes sans 
distinction de poil, ni d'âge, ni de 



ao L'HOMME DE LA PAMPA 

sexe, sans le moindre protocole, des 
veaux de trois mois passant parfois 
avant de vieux taureaux enfin impo- 
tents, tous ces bovins, têtes nues par- 
mi les cornes, cachent soigneusement 
leurs tripes dans leur ventre circons- 
pect et feignent d'ignorer, comme leurs 
pères ont fait déjà, que leur chair est 
bonne à devenir un jour de la viande 
de boucherie. » 

Tous ces museaux luisants, ces cous 
balancés, ces pattes remuées, ces beu- 
glements semblaient obéir à une force 
mécanique dissimulée sous la terre et 
qui drainait le bétail de la plaine avec 
l'aide de six gauchos loqueteux, drus 
et droits sur leurs montures. 

L'estanciero se surprit à calculer les 
possibilités de bœufs comprises dans 
les vides des divers groupes en marche ; 
ces bêtes, qui ne connaissaient même 



DÉSERT A CORNES qi 

pas son nom, pensait-il, lui appar- 
tenaient entièrement depuis le poil 
extrême de leurs queues jusqu'à la 
note la plus haute de leurs mugis- 
sements. 

S'il le désirait, il pouvait les sou- 
mettre à l'action de tous les climats 
les polaires du frigorifique, les équa- 
toriaux des cuisines. Pour s'en per- 
suader et donner à son sentiment l'ap- 
pui d'un geste, il s'approcha d'une 
vachette noire et en tapota les flancs 
de son poing orné de rubis cruels. 

L'après-midi, l'estanciero décida d'ac- 
compagner dans sa tournée son con- 
tremaître qui depuis quinze ans, le 
Dimanche de Carnaval, après s'être 
vidé un flacon d'eau de rose sur la 
tête, se rendait travesti dans toutes 
les cases du domaine. 

Au fond de l'écurie il trouva Innom- 



22 L'HOMME DE LA PAMPA 

brable qui s'excusa de sa tenue. Ne 
portait-il pas un bonnet de papier, 
vert jusqu'à son extrême pointe, lequel 
lui venait de sa fiancée, un corsage de 
sa mère en percale blanche à pois 
noirs, et, par dessus ses bottes dont 
le dessin transparaissait, des bas gre- 
nat issus de sa sœur ? 

Après quelques secondes de péni- 
ble hésitation, il offrit à son maître 
un des masques qu'il tenait dans 
les mains : 

« Si le patron désire, c'est le plus 
beau des deux», dit-il avec humilité. 
C'était un visage rouge, horrible et noir, 
aggravé de virgules, un enfer de caté- 
chisme. Guanamiru s'empressa de l'at- 
tacher. Déjà il souriait bonnement der- 
rière le carton. Avait-il ainsi l'illusion 
de remédier à la mauvaise impression 
qu'allait produire sur ses gens sa tro- 



DÉSERT A CORNES 23 

gne de passage, ou s'enorgueillissait- 
il de sourire, à l'abri même de tout 
miroir, pour lui seul, pour son for 
intérieur ou, plus secrètement encore, 
pour l'idée qu'il voulait donner de lui? 

Les voici à cheval. Les péones^ 
accroupis à l'ombre grêle de la case 
les regardent avidement. Tant de cu- 
riosité ébranle l'assurance de Guana- 
miru. Estimant qu'un patron doit don- 
ner l'exemple du sérieux même en 
temps de carnaval, il attache le masque 
à la selle et décide même de précéder 
son contremaître dans les ranchos où 
il l'attendra parmi ses fermiers. 

A cinq lieues à la ronde chacun 
savait quel serait ce jour-là le cos- 
tume d'Innombrable et qu'il recevrait 
sa visite. 

I. Ouvriers des champs. 



2\ L'HOMME DE LA PAMPA 

- De loin, les chiens l'apercevaient et 
s'épuisaient en protestations calom- 
nieuses. 

— Fuera, Cimarron ! ^ Fuera, Ca- 
nela ! criaient le gaucho ou sa femme 
ou ses filles, ou parfois tous à la fois. 

Que ce fût dans la case n° 1 du 
second lot ou dans le n° 3 du 4^ ou 
même dans celle de l'aimée — ■ une 
métisse aux yeux bleus venus de 
quelle Angleterre dans ce désert loin- 
tain? — le dialogue ne variait pas. 

— Quel est ce masque bien planté? 
Ne serait-ce pas don Innombrable? 

— Ah ! je ne sais pas, je ne sais 
pas, disait Innombrable avec de frus- 
tes coquetteries. 

— Et moi, je crois bien que c'est 
lui. Comment allez-vous? 

I. Allez coucher, Cimarron. 



DÉSERT A CORNES 25 

— En promenade, vous le voyez. 

— Les enfants ! attachez vite le 
cheval. Et vous, don Innombrable, 
passez donc, venez au frais. 

— Comme vous voudrez. 

On entrait dans le rancho d'un noir 
souterrain, sous la tenace fumée des 
grillades. On prenait place autour de 
la table avec soin, comme pour toute 
la vie. 

— Vous allez prendre un amer ^ 
Et on allait chercher la bouilloire 

sur le feu. 

La bouilloire, noire sur fond noir, 
culottée de partout jusqu'au bout de 
son bec, condamnée à brûler sans re- 
lâche, montrait sans honte son ventre 
encroûté de plusieurs couches de suie 



I. Maté sa«s sucre. 



26 L'HOMME DE LA PAMPA 

superposées. Et pourtant l'eau lim- 
pide sortait de là, au premier appel 
du gaucho, l'eau obéissante et radieuse 
comme une fiancée. Mélangée au 
maté, elle vous donnait jusque dans 
vos ancêtres couchés dans la mort, 
une intense sensation de bien-être. 

Il faisait une chaleur sans issue. La 
sueur coulait sur les joues. Parfois, 
on voyait une des jeunes filles dispa- 
raître pour revenir quelques instants 
après, remise à neuf par une couche 
épaisse de blanc. Des silences appuyés 
lézardaient les murs, cherchant à 
joindre le silence infini du dehors. 

— J'étais venu intriguer ces de- 
moiselles, disait de temps en temps 
Innombrable. 

— Comme l'année dernière, vous 
vous rappelez ? 

On riait un peu. On se taisait avec 



DÉSERT A CORNES 37 

voracité. Tout ce mutisme restait en 
tas sur l'estomac. Pour le faire passer 
on servait sans relâche du maté bouil- 
lant. 

De temps à autre on se souriait à 
travers le bloc transparent du silence. 
On buvait un peu d'eau-de-vie de 
maïs. 

— Vous ne voulez pas enlever votre 
masque ? 

— Non merci. Il faut encore que 
j'aille intriguer les jeunes filles du ran- 
cho voisin (lequel se trouvait à deux 
lieues de là). 

— A l'année prochaine, si Dieu veut. 

— Si Dieu veut. 

Et le gaucho repartait en corvée de 
plaisanteries, sous la chaleur du jour 
qui l'attendait à la sortie et, de vive 
force, l'enveloppait dans une camisole 
de feu. 



a8 L'HOMME DE LA PAMPA 

Guanamiru et son contremaître er- 
rèrent jusqu'au soir dans la poussière 
enflammée. Les chevaux, des confettis 
dans les crins et sur leur col en sueur, 
s'étonnaient de cette sortie dont ils 
ne comprenaient pas le but et avan- 
çaient accablés, l'oreille indifférente. 

Toute la nuit, dans un mauvais rêve, 
l'cstanciero prolongea ce pauvre Di- 
manche. Il se vit arrivant dans un 
village en pleine pampa et se dirigeant 
vers le Cercle du Commerce et de 
l'Industrie : un mauvais café. Un groupe 
d'hommes montés sur de rapides chevaux 
jouaient sur un billard infiniment long où 
les billes mettaient parfois huit jours à 
s'atteindre. Il leur fallait faire jusqu'à 
cinquante lieues. Parfois les joueurs 
s'arrêtaient de galoper pour faire boire 
leurs chevaux. On servait de l'eau-de- 
vie aux spectateurs de cette étonnante 



DÉSERT A CORNES 29 

partie. Des matelas aux couleurs na- 
tionales étaient disposés par terre pour 
la nuit. 

Ce lieu étrange, Guanamiru le quitta 
pour se retrouver, toujours en rêve, 
dans une case de grand luxe où les 
bêtes de la prairie, les bovines comme 
les équines et les ovines, toutes boueuses 
et crottées, mais masquées avec 
soin, s'en venaient lui rendre visite 
et lui jurer fidélité. S'étant livrées à 
de grotesques salutations, elles péné- 
traient chez Guanamiru qui les at- 
tendait avec des rafraîchissements de 
toute sorte et un petit discours visible 
sur le bout de la langue. Elles ne con- 
sentaient pas à l'écouter, refusaient 
d'enlever leurs masques et de boire 
« par crainte de se salir », disaient-elles. 

Le lendemain, Guanamiru, à qui 
Innombrable venait d'apporter le maté 



3o I/HOMME DE LA PAMPA 

à cinq heures dans son lit, cria très 
fort pour être entendu des plus éloignées 
régions de son âme : 

« Ah çà ! vais-je donc me laisser 
enterrer vivant? Même durant mon 
sommeil, ces sauvages déserts me tien- 
nent garrotté. Et il me faut avaler dès 
le matin ce breuvage de gaucho, si 
amer et que je prends sans sucre pour 
montrer que je suis bien de mon pays. 
Et pourquoi à midi et le soir ne me 
sert-on que de la viande de vache? 
Que deviennent cependant le caviar 
de Russie, le cœur de palmier du Chili 
et le maïs doux de la Désirade ? Que 
me fait tout ce Carnaval à ras de 
terre, dans un pays de plaine ? Et ce 
bétail qui attend sans espoir de gran- 
des vacances? Et ces gauchos qui ne 
sortent qu'à cheval, même en rêve, 
même pour se rendre d'une pièce à 



DÉSERT A CORNES 3i 

l'autre dans le rancho ou pour monter 
au ciel après leur mort? Ces longues 
plaines ne me sont indispensables que si 
j'en suis à plus de 300 kilomètres ! 

J'ai passé l'âge où de bêlants 
crépuscules comblent l'âme de leur 
tremblement élégiaque et celui où dans 
un mouvement circulaire on recon- 
naît tous ses bâtards. 

Il est temps de regagner la capitale 
où m'attendent déjà sur le quai de 
la gare des amis inconnus qui re- 
gardent leur montre. » 



lï 



LA MONTAGNE ARDENTE 



Ce court voyage n'avait fait que 
raviver en Guananiiru le mal du désert 
dont il avait eu longtemps à souffrir alors 
qu'il vivait à l'estancia. L'affection, 
provoquée par une immense oisiveté 
dans la campagne sans limites, trou- 
blait l'esprit de l'estanciero même 
durant les galopades désordonnées où 
il se fuyait éperdûment. Quand le 
temps était à l'orage Guanamiru allait 
jusqu'à éprouver que le cercle rétréci 
de l'horizon lui serrait le crâne aussi 
exactement que le conformateur de son 
chapelier. Et pourtant il avait voulu 
gérer lui-même jusqu'à la quarantième 



36 L'HOMMl'] DE LA PAMPA 

année les terres qu'il tenait de son 
père : le serment en avait été fait 
dans un banquet d'éleveurs présidé, à 
la demande de Guanamiru, et dans 
un bux fleuri, par son taureau Oc- 
ciput IV, grande médaille d'or du 
salon des Durham. En fait, il ne 
gérait pas plus ses domaines qu'il n'ad- 
ministrait la couleur du ciel ou l'hu- 
midité de l'air; mais ses voisins, à qui 
en imposait la fixité de son regard, le 
considéraient comme un des sauveurs 
de la Pampa; cela lui suffisait. 

Dès son retour définitif à Las Deli- 
cias il s'était fait construire « pour 
passer le temps » un énorme « palais » 
coiffé de trois tours carrées, dont on 
pouvait se demander pourquoi elles 
ne mesuraient pas quatre mètres de 
plus ou de moins et s'il n'aurait pas 
mieux valu qu'elles fussent couronnées 



LA MONTAGNE ARDENTE 87 

d'un dôme ou simplement supprimées, 
tout au moins par la pensée. 

Le matin, souvent prise de vertige, 
la demeure semblait s'excuser d'être 
construite en matériaux durables alors 
qu'elle n'était que la résultante ci- 
mentée des rêvasseries du proprié- 
taire. N'ajoutait-il pas tous les ans 
à la confusion de l'édifice en l'aug- 
mentant d'un bow-window ou d'un mi- 
rador, en ébauchant une aile, en ris- 
quant • — • externe ou interne — un 
escalier énergique en marbre de Car- 
rare, dont nul, même Guanamiru, ne 
savait exactement où il allait, ni s'il 
y arriverait jamais. 

Quand on pénétrait dans le parc 
entourant largement le palais, c'é- 
tait souvent un ibis de Macé, un lo- 
phophorus rcfulgens, une Pénélppe à 
sourcils crayeux qui vous souhaitait 



3S LIIOMME DE LA PAMPA 

une hicnvcnuc de profil. La tête plate 
en arrière, l'œil fixe, les pattes sévères, 
une autruche s'en venait sottement 
attester l'authenticité de ses plumes et 
s'éloignait aussitôt en passant sous 
l'arche attendrie d'une girafe. 

Dans le bassin, des canards carolins 
fuyaient poursuivis par leurs pattes 
légères, grenouilles entre deux eaux, 
et on parvenait rarement au seuil du 
palais sans croiser un libre hérisson, 
tous piquants dehors, que deux cents 
protège-pointes rendaient inoffensif. 

Çà et là rampaient, se lovaient ou 
laissaient pendre leur tête d'une bran- 
che d'arbre, des serpents dits mussu- 
ranas que Guanamiru élevait, tant pour 
effrayer les visiteurs étrangers (qu'il 
avait ainsi le plaisir de rassurer et 
d'inviter à sa table) que pour se dé- 
barrasser des serpents venimeux dont 



LA MONTAGNE ARDENTE 89 

les mussuranas se nourrissaient par 
esprit de mortification. 

Toute la journée, entre deux bos- 
quets d'eucalyptus, le continuel pas- 
sage des perroquets mêlant leurs vols, 
étayait un dôme de cris entrelacés qui 
s'effondrait à la nuit tombante dans 
un vertige de silence. 

C'était l'heure où, sur un banc du 
jardin, deux indigènes des sources su- 
périeures de rOrénoque s'entretenaient 
d'une augmentation de salaire avec 
un homme des bois uni(r'xcnicnt vêtu 
de branches très sèches et à qui il 
était défendu de fumer. Près d'eux, 
un insulaire Ombaï, offrait aux regards 
le bouquet de ses cheveux émergeant 
d'un tuyau de nickel bien astiqué. 
Et parfois, un Papou que l'on avait 
dégoûté de l'anthropophagie en l'em- 
ployant au four crématoire municipal, 



ko I/HOMME DE \A PAMPA 

se mêlait à leur conversation ou plu- 
tôt à leurs gestes : ils ne se compre- 
naient qu'à coups de j^rimaces, de 
couteau, de sourires et aussi de tim- 
bres-poste qu'ils échangeaient avec 
rapidité. 

Ces hommes que Guanamiru avait 
fait venir à grands frais des quatre 
pointes de la terre étaient chargés 
d'effrayer les enfants échappés sur le 
gazon et de composer des cocktails 
avec les eaux de tous les grands fleuves 
du monde mises en barrique à la 
source. Ils y versaient quelques gout- 
tes de pluie glacée au moment de 
servir et, pour colorer le tout sans 
que l'estomac en souffrît, donnaient 
aux consommateurs des lunettes à 
verres de couleurs cherry, Champagne, 
absinthe, curaçao, black and white, 
rainbow. 



LA MOiNTAGNE AUDENTE 4i 

Leur maître sorti, on voyait souvent 
les sauvages sur l'herbe aux vague- 
lettes frisées où ils formaient un ar- 
chipel battu par les nostalgies, à la 
merei d'un coup de sifflet du gardien- 
chef ou de la trompe de l'auto guana- 
mirienne. 

Ce jardin d'acclimatation fut célè- 
bre dans toute l'vVmérique du Sud par le 
tour de poitrine de ses éléphants et 
les dépenses de son propriétaire, qui 
y faisait vivre sans joies des bêtes 
très cruelles dans des cages dont on 
changeait le bariolage tous les quinze 
jours pour donner aux fauves l'illu- 
sion des lointains, et de la liberté. 

Guanamiru s'était bientôt lassé de 
nourrir tant de férocité prisonnière 
dans un parc qu'ennoblissaient pour- 
tant de superbes individus et le sou- 
venir gravé sur granit de deux gar- 



/ia I/IIOMME DE LA PAMPA 

diens dont il ne restait plus que, dans 
une urne d'or, les restes différés par 
des tigres. 

« La famille du kangourou receleur, 
disait-il, et les indélicatesses des sin- 
ges ne parviennent plus à me dis- 
traire. J'ai le sentiment de me réveil- 
ler d'un impardonnable sommeil de 
plusieurs années, moi qui ai fait affi- 
cher dans les salles de bain du Jockey 
Club : Défense de dormir plus d'une 
heure dans les baignoires. » 

Un jour, comme il cherchait un livre 
dans sa bibliothèque. Les Volcans de 
Fuchs attirèrent ses deux mains tour- 
mentées d'inconnu. 

« La tension des gaz et des vapeurs, 
commença-t-il à la page 14, ne suffit 
pas toujours pour qu'ils se frayent 
une voie libre à travers les roches 
tendres de la montagne. » 



LA MONTAGNE ARDENTE 43 

Longuement, cette phrase fit rêver 
le lecteur. Puis ce fut : «Les bergers 
de Pantelaria, île très pauvre en sour- 
ces, ont l'habitude de mettre des fa- 
gots de broussailles devant les fume- 
roles pour qiie les vapeurs qui les 
traversent lentement, s'y rafraîchissent 
et s'y condensent en eau. Ils obtiennent 
ainsi la quantité de liquide nécessaire 
pour" abreuver leurs troupeaux. » 

Le surlendemain, Guanamiru qui 
considérait volontiers ses cheveux 
comme le prolongement lisible et péris- 
sable de ses idées, disait à son coiffeur 
en train de le peigner (il eût trouvé 
puéril de lui cacher sa pensée, du 
moins sa pensée présente) : « Je vais 
construire un volcan, mon ami, un 
volcan qui honorera le pays. » 

Ce projet lui était arrivé la veille 
par la fenêtre qu'il avait eu la pré- 



l\\ I/IIOMME DE LA PAMPA 

caulioii de laisser grande ouverte; il 
attendait un événement considérable. 
L'idée encore extérieure mais déjà bour- 
donnante fit plusieurs fois le tour de 
sa tête, traversa soudain le crâne et 
pénétra avec délices à la bonne place. 

« J'ai besoin d'un volcan pour être 
heureux et je veux pouvoir en jouir 
sans quitter ma propriété. J'en éta- 
blirai moi-même les plans dans ce pays 
privé de relief et si éloigné de tout 
que des curieux à jamais égarés à sa 
recherche sur des cartes pourtant bien 
faites y sont morts de faim et de géo- 
graphie. » 

Quel modèle choisir? se disait l'es- 
tanciero en feuilletant ses albums où 
défilaient des volcans apprivoisés, sous 
leur fumée rose-facile. Pourquoi ce- 
lui-ci et non cet autre? 

San Miguel du San Salvador tour 



LA MONTAGNE ARDENTE 45 

jours enveloppé d'un nuage très sec, 
Momobacho du Nicaragua couvert de 
bois jusqu'à son panache, aérienne fo- 
rêt, Tschy-Hang de Formose avec ses 
baignoires de basalte et son lac d'eau 
chaude, Cotopaxi dont toute la neige 
fondit en une seule nuit de 1803 et 
qui tire depuis une langue brûlante 
de vipère traquée? 

Pour mieux choisir, il ferma le livre 
et les yeux, puis, au bout d'un instant, 
les rouvrit tous les trois et se reprit 
à feuilleter. 

Un volcan du Japon au sommet 
verni de neige, gardien de l'horizon 
des estampes auxquelles il donne du 
recul et un accoudoir pour les souve- 
nirs? Le Stromboli avec ses cinq mille 
mètres, étrange malade toujours fu- 
mant et crachant le sang, la tête en- 
veloppée de glace, les pieds sous d'ex- 



/lO L'HOMME DE LA PAMPA 

cellentes couvertures de géraniums? Ou 
vous, au pays du printemps, volcans 
paresseux de Madère au cratère plan- 
té d'orangers autour desquels toujours 
vire l'anneau criant de milliers d'hi- 
rondelles noires, blanches, noires, 
blanches, pointues? 

Il se déciderait pour un volcan jeune 
encore, au cratère bien conservée et 
qui les résumerait tous. 



Un an après, au pied du volcan 
enfin construit, Guanamiru se deman- 
dait si les éruptions se produiraient 
à jours fixes ou inopinément pour 
laisser au mont un caractère scienti- 
fique en même temps que roma- 
nesque. 

Pourquoi ne préparait-il pas aussi 



LA MONTAGNE ARDENTE ^7 

alternant avec les autres, des érup- 
tions de charité où les secours aux 
pauvres auraient passe par le cratère? 

« Ne suis-je pas un philanthrope? 
Voilà que je l'oubliais.» 

Mais était-il raisonnable de diriger 
ainsi la charité vers un cône éruptif? 
Que ne proposait-il la même voie 
à d'autres vertus dont le choix res- 
tait à faire (la tempérance, l'énergie, 
le civisme) ? Cet itinéraire n'était-il 
pas un peu farce? N'eût-il pas mieux 
valu aider les pauvres avec moins de 
tapage et laisser les vertus à leur 
place habituelle, légèrement à gauche, 
dans le cœur des hommes? Il verrait... 
En attendant il donna au volcan le 
nom de Futur, qui permettait tous 
les espoirs. 

L'équipage volcanique se composait 
de quarante hommes en tenue de cra- 



/i8 LIIOMME DE LA PAMPA 

tère, je veux dire entièrement nus. 
En raison de l'intense chaleur et d'un 
naturel souci de décence, on s'était 
contenté de leur tatouer des vêtements, 
ou plutôt les revers du veston, les 
boutons du gilet et la raie du pantalon. 

Un contremaître également nu les 
commandait : il portait deux traits 
de plus que ses hommes. Obliques, ils 
figuraient les pans d'une inexistante 
jaquette. 

Guanamiru faisait part à ses in- 
times de son grand désir de bien faire. 
Il les interrogeait sur l'impression qu'ils 
avaient gardée des derniers essais. 

— Que dites-vous de ma colonne de 
fumée, demandait-il un jour au Ministre 
de r Instruction Publique ? Préfériez-vous 
celle de la dernière éruption qui tirait 
sur le rouge? Dites-moi votre sentiment 
en toute sincérité... J'attends ces jours-ci 



LA MONTAGNE ARDENTE 49 

de la paille très fumeuse qui doit m'ar- 
river de Hongrie et dont on m'a dit 
le plus grand bien. Je la comparerai 
avec des échantillons d'Australie et 
des Indes. Je ne veux rien laisser au 
hasard. Mais vous ne me dites rieu 
Monsieur le Ministre... 

— ■ Et ne pensez-vous pas, mon cher 
ami, dit le Ministre rougissant, qu'il 
faudrait peut-être encourager l'agri- 
culture du pays? 

— Je n'exclurai pas de mes expé- 
riences la paille de la Nation. Libre 
à elle de me prouver sa supériorité. 
Si je n'agis pas en toute impartialité, 
je supplie mes amis de me dire : «Mais, 
mon cher Guanamiru, faites attention. 
Ne croyez-vous pas... » etc, n'est-ce 
pas Monsieur le Ministre?» 

Il ne pensait plus qu'à tout ce qui 
fumait. Dès qu'un incendie éclatait 

4 



5o i;ilOMMK DK F. \ PAMPA 

en ^•ille, il allait s'assurer ([ue les dif- 
férentes matières inflammables fai- 
saient bien leur devoir. Des pompiers 
le surprirent un jour prenant ouver- 
tement parti pour l'incendie cpi'il ap- 
plaudissait avec violence, tout en in- 
sultant les lances et l'eau courante. 
Bravo, fuego, bravo, criait-il. 
Il avait jeté sa canne et son chapeau 
dans le brasier en signe de joie et se 
disposait à y précipiter des cigares de 
la Havane, lorsque le bras étoile du 
chef des pompiers arrêta vivement ce 
geste. On le menaça de porter plainte 
s'il ne retirait pas immédiatement du 
bûcher ses paroles séditieuses et sa 
canne à moitié brûlée. 

— « Je suis un artiste ! hurla Gua- 
namiru ; vous ne comprendrez jamais 
ce que c'est. » 

Et il tourna le dos à l'ignorance et 



LA MONTAGNE ARDENTE 5i 

à l'incendie pour s'engouffrer dans sa 
limousine, dont il abaissa les rideaux 
de fer qui l'isolaient de la bêtise am- 
biante. 



Le jour de l'inauguration, on vit 
apparaître Guanamiru au sommet du 
volcan comme à un balcon : il venait 
de prendre le monte-lave. Mais tout 
de suite, il ressentit une grande gêne : 
à quelle partie du public convenait- 
il de s'adresser? 

« Mes amis, quoi de plus beau qu'un 
volcan, cette réaction de la matière 
fluide et ignée contre la croûte ter- 
restre consolidée?» 

Guanamiru se mit alors à pivoter 
peu à peu sur ses talons si bien que 
chaque spectateur n'était touché que 



53 I/nOMME DE LA PAMPA 

par de faibles parties de son discours. 
Le reste s'en allait avec le profil de 
plus en plus perdu de l'orateur, qui 
s'arrêtait parfois un instant de parler 
pour faire signe à ceux qu'il quittait 
de bien vouloir patienter : il leur 
reviendrait sous peu. 

Comnie il évoquait l'immensité de 
son effort, l'estanciero, mû tout d'un 
coup par une émotion giratoire, fit 
un tour complet sur lui-même et re- 
vint exactement à son point de départ 
dans une pétarade d'applaudissements. 

« Qu'on ne vienne pas m'objecter, 
poursuivit-il, qu'un volcan qui n'exis- 
tait pas il y a deux ans, même dans 
mon esprit, soit un monstre sans va- 
leur scientifique. La rapidité de sa 
création ne diminue en rien son coef- 
ficient de sérieux, ni sa portée géo- 
logique et révélatrice. Pour vous le 



LA MONTAGNE ARDENTE 53 

mieux prouver, j'eusse voulu pouvoir 
toujours effectuer l'éruption complète ; 
mais le prix de revient de la lave à la 
température voulue est actuellement 
considérable (plus de 300 piastres la 
tonne) et je ne pourrai malgré toute 
ma bonne volonté vous donner des 
éruptions de ce genre qu'à l'occasion 
des fêtes nationales ou olympiques 
à moins que le Gouvernement ne veuille 
bien m'aider dans ma tâche. Je me 
hâte d'ajouter que la lave ne fait pas 
le volcan, qu'il y a notamment à Java, 
des volcans à éruptions sans lave et 
que les Javanais. n'y ont jamais rien 
trouvé à redire. 

Le jeudi, jour réservé aux élèves 
des écoles, ce Vésuve des temps nou- 
veaux vomira gratuitement des recettes 
utiles, des petits pains de savon 
et de pierre ponce, des jeux de pa- 



5^ L'HOMME DE LA PAMPA 

tiencc incassnl)los aux peintures nour- 
rissantes ou rafraîchissantes selon le 
désir exprimé par les parents. 

Il y aura aussi, à des dates indé- 
terminées, des éruptions-surprise qui, 
s'inspirant des besoins du moment, 
répandront des médicaments enve- 
loppés, des livres de morale cartonnés 
avec soin, des instruments aratoires à 
l'état de neuf, des tondeuses méca- 
niques, ou bien, dans un vivant ordre 
d'idées, des agneaux Rambouillet et 
des porcelets Blackhead. 

Et ainsi, IVÏessieurs, je serai par- 
venu à troquer ce qui, s'il avait 
existé, eût été un effroyable fléau pour 
le pays, en un phénomène indispen- 
sable et vraiment moderne, en un dis- 
tributeur pratique, qui en quelques 
jours fera davantage pour l'huma- 
nité que tous les autres volcans de la 



LA MONTAGNE ARDENTR 55 

terre durant des milliers de siècles. » 
Les applaudissements n'avaient pas 
encore cessé que les lèvres de Guana- 
miru livrèrent passage à de nouvelles 
paroles ; 

« Si une de ces dames pour éprouver 
le bon fonctionnement du volcan, dai- 
gne me confier un objet quelconque, 
elle ne sera pas longue à se le voir 
retourner intact au moyen de mes 
lanceurs de divers modèles.» 

Quelques instants après, en repre- 
nant possession du moucboir qu'elle 
venait de prêter aux lance-scories, une 
dame disait : 

« Il est encore tout chaud.» 
D'émotion, Guanamiru pleurait des 
larmes brûlantes qui venaient direc- 
tement du centre de la terre. 



TîOMMi': T)eTTpami»v 

Le discours ne fut que très diffici- 
lement reconstitué grâce à l'interro- 
gatoire de plus de cinq cents personnes 
assises autour du volcan et qui n'a- 
vaient perçu que quelques mots de 
l'orateur rotatif. 

Le presse ne sachant trop qu'en 
dire opta pour l'enlhousiasme. Mais 
un journal hebdomadaire El Pon'cnir de 
la Baza, qui prenait le temps de la 
réflexion, se fit remarqiier par ses 
critiques, et alla même jusqu'à pré- 
tendre que « le volcan pourrait bien 
à la longue prendre racine et souffrir, 
à force de les simuler, de véritables 
coliques éruptives. C'était là, ajoutait- 
il, un cas bien connu des hommes de 
science, notamment en psychiatrie, et 
il ne convenait pas de narguer ainsi 
la nature ou la divinité qui avait eu 



LA MONTAGNE ARDENTE 5; 

de bonnes raisons de ne pas ériger un 
volcan en ce lieu précis, non plus 
qu'en tout autre point du pays. Ne 
devait-on pas se juger heureux d'être 
à l'abri de ces énormes montagnes 
encore mal connues et pleines de dan- 
gers? Et on ol éjectait pêle-mêle les 
raz de marée, les volcans du Chili, 
des villes anéanties, l'arrêt du commerce 
et du trafic sous une pluie de cendres. » 
« Hypothèse grossière ! » riposta Gua- 
namiru dans le journal officieux. La 
psychiatrie n'avait rien à voir là de- 
dans et il était ridicule « dans l'état 
actuel de la science» d'assimiler le 
volcan à l'homme. La population 
ponvait être rassurée. La trajectoire 
des cendres, sables, scories et corps 
divers avait fait l'objet d'études de 
toute sorte menées à bien par des 
spécialistes scrupuleux. 



58 I/IlOMMi: \)K]A PAMIH 

Plusieurs d'outre eux déslrnut luon- 
trer leur coufinure dnus les lauccurs 
n'avaicut-ils pas (»ffrrt de s'y livrer 
pour être précipités daus le vide, uu 
vide de dix mètres, mais si étudié, si 
apprivoisé par les calculs et les sondages 
qu'il ne présentait plus aucun dan- 
ger? 

La semaine suivante les attaques 
de V Avenir de la Race reprirent avec 
une perfidie accrue. Ce journal prétendit 
d'abord ironiquement que les éloges 
décernés jusque-là à Guanamiru n'é- 
taient «nullement en rapport avec sa 
situation de fortune, ni avec sa rayon- 
nante prestance, ni avec le parfait 
ovale de son visage réfléchi. » 

« En présence de cette injustice, 
ajoutait-il, le constructeur du volcan 
incompris a décidé d'émigrer; il s'est 
mis en rapport avec une compagnie 



LA MONTAGNE ARDENTE 59 

américaine pour l'achat d'un volcan sous- 
marin en plein Atlantique. L^affaire ne 
tardera pas à se conclure mais les 
intéressés n'ont pu se mettre d'accord 
jusqu'ici sur la date de livraison de 



cette montagne. » 



Pour donner un fondement à ce 
bruit, le journal affirmait que l'es- 
tanciero « apprenait à nager, à plonger, 
et passait une partie de la journée à 
boire avec des scaphandriers. )> 

La fourberie de ces attaques, la 
molle défense des autres journaux n'é- 
taient pas faites pour rendre à Gua- 
namiru la sérénité qu'il avait perdue. 
Dans sa dépression n'avait-il pas re- 
marqué jusque dans son palais une 
véritable hostilité à son endroit? Ses 
portraits de famille s'étaient mis à le 
regarder de travers. Ses cigares ti- 
raient mal et en maugréant, son stylo 



6Ô mP^Ï^^OMME DE LA PAMPA 
fuyait dans la campagne, les robinets 
de la salle de bain et du cabinet 
de toilette, animes d'im fort mauvais 
esprit, persécutaient goutte à goutte 
ses insomnies. S'il ouvrait ses armoires, 
elles vagissaient, si son coffre-fort, il 
avait changé de chiffre au milieu de 
la nuit. Quand sa montre retardait, 
la pendule de sa chambre avançait 
d'autant, ce qui, tout en permettant 
des calculs, supposait une angoissante 
complicité. Un tableau se retourna en 
plein jour dans son cabinet de travail ; 
deux autres échangèrent leurs signa- 
turcs, puis leurs cadres. Un quatrième 
qui représentait une femme se 
rendant au marché pour y vendre des 
oies devint une paysanne de retour 
du marché avec des cochons. 

— Hum, conclut Guanamiru, il est 
temps de changer d'air. 



III 



DICTIONNAIRE 



Qu'allait-il faire de son volcan du- 
rant le grand voyage qu'il projetait? 

Toute la journée il fourgonnait en 
vain dans sa cervelle à la recherche 
d'une solution. 

Une nuit, avant de se coucher, il 
pressentit qu'il lui fallait immédiate- 
ment se rendre dans la salle à manger. 

Guananiiru ne s'était pas trompé. 
Le conseil attendu depuis plusieurs 
jours se trouvait sur un grand plat 
d'argent au milieu de la table. Sitôt 
la porte ouverte, l'homme de la prai- 
rie y lut en capitales d'or rehaussées 
de faveurs saphir : 



64 LIIUMMI:: DE LA P\MI»V 

EMPORTEES LE VOLCAN EN 
EUROPE 

Il se dirigea vers le plat, se pencha 
dessus, vit (ju'il avait bien lu et aus- 
sitôt la vision disparut. 

« Emporter le volcan », mais oui, 
puisqu'on était indigne de le com- 
prendre dans ce pays. 

« Emporter le volcan ! » 

Ces trois mots accompagnaient main- 
tenant Guanamiru même dans les 
lieux où il s'était toujours aventuré 
seul jusque là. Que signifiait d'abord 
le mot emporter'^ S'il en découvrait le 
sens exact... 

S'il en découvrait le sens exact, sa 
tâche en serait singulièrement faci- 
litée. Il ouvrit le Larousse ou ce qui 
en tenait lieu dans son pays et lut à 



DICÏIONNATRE 65 

peu près ce qui suit : « Emporter {em de 
en, et porter) v. a. enlever, porter 
ailleurs, porter avec soi. Les commer- 
çants chinois emportent en Chine tout 
ce qu'ils gagnent dans les colonies. 
— Emporter une position : la prendre 
de vive force. » 

Il chercha aux synonymes et lut : 
enlever, emmener, ôter, charrier, en- 
traîner, exporter. 

Guanamiru se dit que s'il ne pouvait 
emporter Futur, il lui serait peut-être 
plus facile de l'emmener, l'ôter, le 
charrier, l'entraîner, l'exporter. Avec 
un peu de patience, il trouverait peut- 
être le mot qui secrète la chose. N'y 
parvenant pas, il pensa que le plus 
simple était de convoquer les quatorze 
emballeurs de la ville desquels c'était 
là l'affaire, après tout. Mais aupa- 
ravant, il divisa le volcan en quatorze 

5 



66 i;ilO\IME DE LA PAMPA 

secteurs avec des raies à la chaux. 

Quand les emballeurs furent arrives 
à pied d'œuvre, il leur fit valoir qu'il 
s'était donné infiniment de mal jus- 
qu'alors. 

« Toute cette peine serait stérile, 
vains mes jours de travail et mes 
nuits canonnées en tous sens par l'in- 
somnie, si je ne pouvais qulUer mon 
pays avec mon cher ouvrage. » 

H comptait sur eux pour faire con- 
naître à Paris son volcan en même 
temps que son pays dont il démon- 
trerait l'existence, la noblesse et les 
besoins. Le nriont serait emporté de 
l'autre côté des mers en tranches bien 
découpées et numérotées afin d'éviter 
tout désordre et des chevauchements. 

L'emballage de Futur, de sa base au 
sommet de la fumée, demandait huit 
jours. Guanamiru en accorda douze, 



DICTIONNAIRE 67 

qu'il alla passer clans une de ses es- 
tancias. 

L'homme de la Pampa fut de re- 
tour à Las Délicias dès l'aube du 
douzième jour. 

Alors que sa voiture s'engageait dans 
le quartier du port, elle dut s'arrêter 
net devant une triple et longue file 
de tombereaux aboutissant à deux car- 
gos en partance. 

Tout le volcan était là au hasard 
affreux des pelletées, en méconnais- 
sables fragments. Les quatre-vingt-dix 
machines de tout modèle servant aux 
éruptions avaient vieilli si vite en quel- 
ques jours qu'elles portaient une in- 
terminable barbe de rouille et sem- 
blaient attendre leur tour à la porte 
des Enfers. Des sacs de scories se 
plaignaient encore faiblement, çà et 
là, tandis que les charretiers jouaient 



68 L HOMME DE LA PAMPA 

aux palets avec des maneltes arra- 
chées, ou se taillaient des ceintures 
dans les courroies de transmission. 
Trois d'entre eux, accroupis autour 
d'une caisse de fumée condensée qui 
devait servir à Paris le jour de la pre- 
mière, l'avaient entr'ouverte avec une 
barre de fer, « pour voir», et aux der- 
nières convulsions de son contenu mê- 
laient doucement la fumée de leurs 
pipes napolitaines. 

Il fallait un symbole à tout ce dé- 
sarroi : les colonnes des ascenseurs 
funèbrement tronquées en fournirent 
plusieurs de divers modèles. 

Guanamiru, livide dans un petit 
jour de condamné à mort avançait 
hors de souffle, criant aux charretiers : 

« Mais qu'ont-ils fait? Qu'avez -vous 
fait? Qu'ai-je donc fait pour qu'on 
me traite de la sorte?» 



DICTIONNAIRE 69 

Il allait de toniljtreau en tombe- 
reau, risquant à chaque pas de se 
faire écraser par les chevaux énervés 
de mouches. 

« Arrêtez ! cria-t-il. Ne déchargez 
pas ! C'est moi qui commande, vous 
entendez? Il y a déjà deux tombe- 
reaux de déchargés? Qu'on les recharge 
immédiatement ! » 

Enfin il aperçut le chef des char- 
retiers au regard dressé comme un 
poignard, portrait rouge et en pied, 
peint avec une incroyable vulgarité 
dans son cadre de crime. 

— « Ah ! c'est vous?» fit Guana- 
miru qui ne put ajouter un seul mot 
durant les huit jours qui suivirent. 



La douleur de l'estanciero de voir 



70 L'HOMME DE LA PAMPA 

son volcan ancanli ne cessait de creu- 
ser dans son esprit des tunnels mal 
éclairés. De sa montagne ardente il 
ne restait plus, intacte, que la housse 
imperméable dont on la recouvrait les 
jours de pluie. 

Il n'osait plus regarder devant lui, 
ni alentour, tout pouvant lui devenir 
un sujet de souffrance. Obsession volca- 
nique! Le moindre monticule destiné à la 
réparation des routes lui donnait des 
sueurs froides ainsi que la fumée la 
plus ténue. 

Il se promenait longuement le long 
de la mer, comptant sur la patience 
des vagues pour effacer d'atroces sou- 
venirs. 

Or, un jour, huit marins noirs de 
l'Etat emportèrent au large ce qui 
restait de sa raison, à toutes rames. 
Les hommes ne tournèrent même pas 



DIGTlONNAmÈ 71 

la tôLc malgré les appels poussés par 
Guanamiru jusqu'à ce que le canot ne 
fût plus qu'un petit cachet avalé par 
l'horizon. 

Cette nuit-là l'odeur d'une rose in- 
clinée sur sa face devait le haler 
doucement du sommeil. 

Puis ce fut un parfum composé, 
comme si on avait ouvert une fenêtre 
donnant sur du linge fin et vingt 
plantes aromatiques. L'air s'emplissait 
d'exquises incertitudes, se creusait de 
voluptés, comme une hanche de fem- 
me. Des silences se mettaient en route 
sur d'invisibles radeaux, puis chavi- 
raient multicolores. D'autres les rem- 
plaçaient aussitôt. 

La mer et les jardins se joi- 
gnirent dans les airs et fraternisèrent 
longuement. Une immense caravane, 
allant de la terre au ciel entraîna si 



73 i;iIO>JME DE LA PAMPA 

l)icn Guanaiiiiru qu'il respira de tout 
près un bouquet J'éLoiles sous l'éven- 
tail ineliné de la pleine lune. 

Il seniMait à l'estanciero que le 
monde las de ses formes et de ses 
volumes avait opté pour l'impalpable 
et ne se révélait plus que par des 
senteurs chargées d'intentions et de 
subtils sous-entendus. Les choses li- 
vraient leur mémoire, leurs préférences 
et leurs scrupules. Le secret de leur 
mélancolie? 

Que penser de ces sensations qui 
prenaient pour Guanamiru autant do 
portée qu'une seconde naissance? Ft 
pour le monde aussi peut-être, c'était 
comme une remise en question dans 
les spasmes panthéistes d'un homme qui 
se noie. 

Les cheveux et le .pyjama impré- 
gnés d'infini, Guanamiru se leva. De 



1 



DICTIONNAIRE 78 

la main il cherchait le conmiutateur 
électrique. Il alluma. Les odeurs se 
simplifièrent, se rangèrent, assagies, les 
unes à côté des autres comme les 
couleurs sur une palette. Prenaient- 
elles des habitudes d'ordre au voisi- 
nage de l'homme ? 

Guanamiru regarda autour de lui 
et ne vit rien que d'ordinaire. L'ar- 
moire fermée était à sa place, les 
flacons de parfums, bouchés, les ta- 
bleaux, bien sagement accrochés aux 
murs, le bureau se dressait sur ses 
quatre pieds, le pot de colle retenait 
son oblique pinceau, les murs et le 
plafond s'acquittaient paisiblement de 
leurs fonctions habituelles. Nulle chaise 
n'avait bronché. 

Sur un guéridon se trouvait une 
valise vide qui ne quittait jamais la 
chambre de Guanamiru, les voyages 



7'i i;i!OMME I)K LA 1»\MI>A 

faisant partie de ses prévisions quo- 
tidiennes. Pourquoi ses mains trem- 
blaient-elles ainsi quand il la tou- 
cha? Et que prcssentait-il? A peine 
l'eut-il ouverte que les miraculeuses 
senteurs redoublèrent de vaillance. Qu'y 
avait-il donc là dedans? Un brûle- 
parfums, peut-être? Guanamiru se pen- 
cha. Tout d'abord il crut avoir mal vu. 
Il approcha la lampe ! Mais oui, c'é- 
tait bien un petit volcan. Du type 
brun, il ressemblait absolument à Futur. 
Dans un ordre parfait, Guanamiru re- 
connut le cratère, le monte-lave, la 
chambre de chauffe. Il soupesa la valise, 
légère comme si elle n'eût enfermé qu'un 
désir. « Le poids lui viendra peu à peu 
par la suite », pensa Guanamiru. 

Le lendemain dès son réveil, l'homme 
de la Pampa, nu-pieds, s'en fut voir 
son secret ; le petit mont était toujours 



DICTIONNAIRE 75 

là. La valise lui paraissait déjà un peu 
plus lourde. Guanamiru se coucha et 
se rendormit environné de bruissantes 
félicités. Comme on lui apportait 
son courrier, il pensa peut-être y trou- 
ver un éclaircissement. Celui qui avait 
mis Futur dans la valise allait-il lui 
écrire? Lentement il déchira une en- 
veloppe contenant une note de son 
chemisier. Il se disposait à lui envoyer un 
chèque, quand il s'avisa d'examiner 
si ce papier d'apparence insignifiante 
ne cachait aucune écriture à l'encre 
sympathique. Un à un, il essaya en 
vain tous ses révélateurs. Il paya, 
reçut le lendemain une facture acquit- 
tée, décolla le timbre pour voir s'il 
ne recelait pas quelque message. Mais 
rien, rien n'apparaissait là-dessous. 

Les jours suivants il s'attendit à 
une mystérieuse communication télé- 



76 L'HOMME DE I^A PAMPA 

phonique qui eût permis à l'auteur 
du miracle de lui donner des indica- 
tions sur l'usage qu'on pouvait faire 
de ce volcan, sur son mode d'emploi. 
Il craignait de s'éloigner de son appa- 
reil croyant à tout moment qu'il allait 
entendre une voix : 

• — Allô, Allô. Je suis la très Sainte- 
Vierge. Avez-vous un petit renseigne- 
ment à me demander? 

La nuit. Futur, ou plutôt son modèle 
réduit, continuait de répandre dans 
les airs ses fluides merveilleux, assez 
forts pour affirmer leur présence même 
à travers le bois de l'armoire où la 
valise était enfermée. De durée à peu 
près égale, les odeurs se succédaient 
maintenant avec rapidité, l'une effa- 
çant totalement la précédente. L'hé- 
liotrope revenait souvent, « comme le 
stop dans les télégrammes ! » se dit 



DICTIONNAIRE 77 

soudain l'estanciero qui venait enfin 
de comprendre. Une voix lui parlait 
là dedans émanant d'un monde igno- 
ré et qui l'avait choisi comme confi- 
dent, une voix qui savait sans doute 
pourquoi l'homme s'obstine à demeu- 
rer sur cette terre avec ses yeux vifs 
et son âme maladroite. 

Il s'agissait maintenant de déchif- 
frer les messages. Guanamiru alla droit 
chez le libraire acheter un carnet où 
il fit la liste de tous les parfums qui 
se manifestaient à n'importe quelle 
heure du jour et de la nuit. En regard il 
nota le sens qu'il croyait pouvoir leur 
attribuer. Au début, ces communications 
relevaient surtout de la métaphy- 
sique. Elles dominaient l'homme de si 
haut qu'il ne les affrontait qu'avec 
terreur, le menton sur la poitrine, et 
en touchant du bois de fer. 



78 L'HOMME DE LA PAMPA 

L'ambre s'était rapidement spécia- 
lisé dans les questions de l'au-delà. 
Il signifiait suivant sa force ou ses 
nuances : « Dieu n'est pas loin. — Vade 
rétro Satanas ! — Et pourquoi donc?» 

L'œillet s'exerçait à la politesse la 
plus exquise, commençait ses phrases 
par : « J'ai l'honneur» et finissait 
toujours aux pieds de Guanamiru. Il 
disait aussi : « A vos souhaits», « Je 
n'en ferai rien», «Guanamiru d'abord! » 
Il ne reculait pas non plus devant des 
formules surannées telles que : « Mille 
grâces», et semblait toujours disposé 
à offrir sa place aux dames dans les 
tramways. D'autres senteurs invitaient 
à la plus grande prudence : « Attention, 
disait le pétrole, ne lisez pas votre 
journal dans la rue. Il y passe des 
autos et même des camions mangeurs 
de chair crue. » 



DICTIONNAIRE 79 

Certaines odeurs équivalaient à 
de simples constatations : « Il pleut », 
« Vous avez du génie »; des acquies- 
cements : « Entendu, à demain »; des 
réserves : « Pas tout de suite, nous en 
reparlerons »; des promesses : « Soyez 
tranquille je m'engage à vous donner 
une magnifique éruption. » 

Les communications manquaient 
parfois de clarté, ou se faisaient si 
fragmentaires que Guanamiru ne les 
pouvait traduire en concepts ou en 
simples vocables ; c'était comme 
une brume de pensée, des larves d'i- 
dées, ou même des lettres isolées, des 
signes de ponctuation, et c'est ainsi 
que dans la même matinée il n'y eut 
qu'u7ie suite remarquée de points vir- 
gules, des trémas sans voyelles, des 
cédilles toutes seules, des barres de 
la lettre t, une assonance, deux rimes 



8o I/IIOMME DE LA PAMPA 

fcniininos, un point à la ligne, un fa 
dièze. 

« Que ni'arrive-l-il? songeait Guana- 
miru ; voilà que je suis muni d'un 
volcan fjui cause et nie donne des 
conseils. » 

Quand il s'adressait à ses sembla- 
bles, il ne leur montrait plus comme 
autrefois le visage d'un bomme parmi 
les bommes; ses traits vernis de mys- 
tère s'enflammaient sous un soleil 
nouveau qui l'avait cboisi parmi tous 
les bommes pour éprouver ses rayons. 
Il allait sans se gêner, jusqu'au 
fond de l'âme de ses interlocuteurs où 
il pénétrait la canne baute, le cbapeau 
sur la tête et un œillet safran à la 
boutonnière. 

Que diraient-elles, si elles savaient, 
toutes ces petites gens qui rôdaient 
dans les rues? Il ne leur en parlerait 



DICTIONNAIRE 8i 

même pas. Il partirait pour Paris, et 
là-bas, après une éruption de premier 
ordre, peut-être révélerait-il son secret. 

Il quitterait ce pays, n'emmenant 
ou n'emportant avec lui que son con- 
tremaître Innombrable, un tatou vi- 
vaut, et, pour parer au mauvais sort, 
un autre empaillé, puis, dans vingt- 
deux boîtes numérotées, un peu de 
terre de ses cstancias. Il n'oublierait 
pas non plus sa collection de vieux 
matés incrustés d'argent qu'il enve- 
lopperait dans de délicats sourires d'en- 
fance. Ni un coffret d'ébène fermé à 
clé et qu'un esprit mal informé aurait 
pu croire entièrement vide, alors qu'il 
contenait toutela douceur et le ciel du pays 
natal. 

L'estanciero se munirait aussi d'un 

lasso; en voyage, le superflu lui était 

aussi indispensable que son système 

6 



82 L'HOMME DE LA PAMPA 

artériel et les Ijaltcmcnts de son cœur. 

Huit jours a\aiit son départ, il 
demanda à visiter sa cabine. L'cstan- 
cicro s'y lava longuement les mains, 
demanda des serviettes, s'informa si 
elles étaient vraiment pareilles à celles 
qu'on lui donnerait pendant son 
voyage en Europe, s'essuya avec soin, 
'allongea dans le lit de cuivre, regar- 
da sous l'oreiller, le tàta, en extirpa 
une plume qu'il inséra à nouveau 
après l'avoir examinée et humée. 

Il sonna pour voir le garçon, se 
nomma, lui donna cinq piastres et le 
congédia avec un sourire qui en pro- 
mettait cinquante. Il compta de haut 
en bas et de bas en haut les carrés 
noirs de sa descente de Ht jusqu'à 
la petite table nocturne, d'un jet dora 
le vase pour se rendre compte, et ne 
sortit qu'après avoir ramassé quelques 



DICTIONNAIRE 83 

fleurs du tapis, desquelles il fit un 
petit bouquet. 

Avant de quitter le navire, Guaua- 
miru demanda à voir le Comman- 
dant, se nomma, lui annonça qu'il par- 
tait pour l'Europe en voyage scienti- 
fique, s'excusa de ne pouvoir lui en 
dire plus long, lui fit compliment sur la 
tenue de son bateau et brusquement 
prit congé, lui tendant une main car- 
rée qu'il avait cachée jusque-là et où 
hennissait, sans discontinuer, sur un 
camée rouge, un cheval marin. 



I 

i 



IV 



LES CERISES MARINES 



La ville de Las Delicias venait 
d'être étouffée à l'horizon entre le lit de 
. la mer et l'édredon d'un nuage d'où 
s'échappaient des mouettes. Long- 
temps, Guanamiru demeura accoudé 
au bastingage, les yeux fixés sur l'im- 
mense plaine maritime. 

A mesure qu'elles se déroulaient, 
il pensait créer toutes ces vagues tant 
elles prolongeaient exactement autour 
de lui l'inépuisable houle de son âme. 

De retour dans sa cabine, ses yeux 
allèrent de la blancheur de son lit à 
la glace de l'armoire, en passant par 
le rectangle du sabord coupé d'azur, 



88 L'HOMME DE LA PAMPA 

roulant à chaque déhanchement du 
paquebot. 

Comme la mélancolie du départ af- 
fleurait sous son front couronné par 
les bluets en papier du souvenir, il 
entr'ouvrit la valise hantée, en huma 
l'intérieur, sc»uplra de satisfaction et 
la referma. 

Il avait confiance. L'avenir était là 
sous ses mains et il en avait la clef 
dans sa poche. Il installerait Futur 
en plein Paris dans le 1^^ arrondisse- 
ment. 

A la réflexion, il trouva très naturel 
que nul Européen n'eût songé à cons- 
truire un volcan et qu'ils se fussent 
contentés, jusque-là, d'églises, palais, 
immeubles, hôpitaux, ponts, becs de 
gaz et montagnes russes. Il ne mécon- 
naissait pas l'intelligence ni même les 
talents de ces gens-là, mais vraiment 



LES CERISES MARINES 89 

ils étaient trop prisonniers de leurs 
études classiques pour concevoir des 
projets nouveaux. 

Tout à coup la crainte d'être devancé 
paralysa sa joie sonnante. Allait-il lire 
dans un journal, à la première escale, 
qu'on avait commencé de construire 
à Paris un grand volcan comme celui 
qu'il méditait? Non, il serait le pre- 
mier ! Le premier ! Le mot rayonnant 
qui habite les hommes depuis les bancs 
du lycée jusqu'à une toujours possible 
guillotine, que chacun voudrait éviter 
avant tout autre, le mot tumultueux 
courait en tous sens sous la peau de 
Guanamiru. Le premier ! répétait-il 
en descendant les six marches qui me- 
naient au bar où il cria : 

« Garçon, un whisky ! Et qu'il soit 
mâle !» 

Mais le garçon fort occupé ne ve- 



go L'IÎOMME DE LA PAMPA 

nait pas et Guanamiru dut attendre 
sa boisson dans la lionte d'avoir pro- 
noncé une expression imagée qui 
avait pris corps dans le silence du bar 
où elle se balançait au plafonnier. 

Il monta sur le pont, s'installa sur 
sa chaise-longue, la plus opulente, 
la plus prévoyante du bord avec ses 
plaids, ses fourrures, son pupitre et 
son écran qui, du côté brodé, cachait 
la mer et de l'autre, la grossissait 
dix fois. 

Au bout de quelques instants, 
étrange fut sa surprise de voir Futur 
près de lui sur le pont. 

— Comment, c'est toi? Mais n'as- 
tu pas peur de te montrer aissi? 

— Sois tranquille, nul ne me voit. 

— En es-tu sûr? dit Guanamiru qui 
comprenait maintenant tout de suite 
le sens des fluides volcaniques 



LES CERISES MARINES 91 

sans avoir recours au petit lexique 
qu'il s'était préparé. 

— Aussi sûr que tu m'appelles 
Futur, respectable Juan Fernandez y 
Guanamiru. 

— ■ Tu m'as fait peur. La moindre 
imprudence gâterait le fruit de cent 
semaines de patience. Pourrait-on sa- 
voir ce qui t'a poussé à quitter notre 
cabine de luxe? 

— Je suis venu prendre un peu 
l'air. J'en ai bien le droit, j'imagine. 

— Il est évident que rien ne t'em- 
pêche d'aller et venir comme tu l'en- 
tends, puisque je suis seul à te voir. 
Mais, par pitié, sois prudent ! 

— On pourrait me marcher dessus 
qu'on ne s'apercevrait de rien. Moi 
non plus. 

— Et quoi de nouveau de ton côté? 
Penses-tu vraiment pouvoir reprendre 



92 L'HOMME DE LA PAMPA 

à Paris l'importance que lu avais à 
Las Delicias avant cette fatale journée 
des deux cents tombereaux? 

— Je ferai beaucoup mieux ; ja- 
mais je ne me suis senti plus alerte. 
Cette cure d'inexistence me fait le 
plus grand bien, nul corps ne m'em- 
barrasse maintenant. Je me sens plus 
de finesse et de ruse que le vent d'a- 
vril et prêt à susciter toutes les mer- 
veilles. Ma logique est fluide, aérienne 
et non plus à doses massives comme 
celle des hommes. 

— Je voudrais te demander quel- 
que chose encore. Excuse-moi si je 
n'en ai pas le droit. C'est difficile à 
dire. As-tu quelque accointance avec 
les morts, avec tous ces blancs Mes- 
sieurs de dessous la terre? Ne m'en- 
traîneras-tu pas avant mon heure au 
royaume sérénissime? 



LES CERISES MARINES 98 

— Allons donc ! dit Futur et il 
disparut dans une bouffée de menthe 
et de glycines d'autant plus agréable 
que l'on se trouvait à plus de 800 
milles marins de tout jardin, même 
modeste. 

Le lendemain, Guanamiru savou- 
rant au sortir de la sieste un humide 
réveil des tropiques, se disait que les 
passagères étaient belles et que les 
hommes ne savaient vraiment pas se 
tenir à bord. Il ajoutait à la canto- 
nade qu'il lui aurait été fort agréable de 
voyager seul avec elles. 

Alors, sans qu'il ait eu à faire le 
plus petit geste, son esprit, toujours 
très correctement à son service, se 
saisit d'un passager et le jeta à la mer 
où celui-ci s'engloutit dans le plus 
grand silence. Puis à l'extrémité op- 
posée du navire, ce fut le tour d'un 



fji L'HOMME DE LA PAMPA 

second voyageur d'être lancé par des- 
sus bord, sans la plus légère diffi- 
culté, comme s'il s'était agi d'un jour- 
nal de l'année précédente. D'autres 
les suivirent dans les flots : un conimis- 
voyageur et ses échantillons, un in- 
dustriel avec son usine en poche, un 
célibataire et ses amours contrariées, 
un maître d'armes et son plas- 
tron. 

Les membres de l'équipage et les 
officiers du bord furent, par prudence, 
maintenus à leur poste. Mais Guana- 
miru se débarrassa d'un second lieu- 
tenant aux longs yeux bleus énigma- 
tiques, que les femmes du sud regar- 
daient fixement comme si elles en 
attendaient un miracle. 

La plupart des hommes n'oppo- 
saient que des sourires aux gestes de 
l'estanciero. Certains le questionnaient 



LES CERISES MARINES 96 

du regard comme pour connaître les 
vraies raisons de son attitude. 

« Allons mon ami, quand il faut, il 
faut», répondait simplement Guana- 
miru. Parfois il ajoutait : 

« Voulez-vous une bouée de sauve- 
tage? C'est tout ce que je puis faire 
pour vous, mais je vous préviens que 
le navire ne s'arrêtera pas. Les ordres 
reçus sont formels. » 

Plusieurs passagers allèrent jusqu'à 
remercier l'homme au volcan de les 
libérer ainsi du fardeau vital et se 
retournèrent vers lui, dorés de cour- 
toisie, alors qu'ils avaient déjà, à che- 
val sur la lisse, toute une longue jambe 
dans la mort. 

Mais l'un d'eux, Smith, dont la 
barbe cubique taillée comme un if 
avait particulièrement retenu l'atten- 
tion de Guanamiru, se défendit si 



96 L'HOMME DE LA PAMPA 

grossièrement que celui-ci se vit obli- 
gé de lâcher prise, sous les coups de 
pied et les coups de poing. 

L'Américain remplaça les passagers 
sacrifiés par trois biches, une vache nor- 
mande avec sa clarine, deux palmistes et 
un champ de trèfle à quatre feuilles. 
Il y avait aussi une source à cause des 
biches. 

Il fit jaillir le tout sous ses yeux 
sur le pont ; l'herbe était si drue, si 
vivante, qu'il fallait la tondre toutes 
les deux heures. Une paysanne s'en 
chargeait sans fatigue, qui était blan- 
che et tiède comme un verre de lait 
frais- tiré. 

La cloche sonna pour le dîner 
abattant les images que sa cervelle 
avait proposées à Guanamiru et ressus- 
citant tous les passagers. Ceux-ci se 
promenaient ostensiblement, en smo- 



LES CERISES MARINES 97 

king, plus décidés que jamais à vivre, 
boire des cocktails, poivrer leur 
viande, regarder les femmes et s'en 
servir sans s'inquiéter de l'heure. Leur 
bonne mine feignait-elle d'ignorer ce 
qui venait de se passer derrière les 
beaux yeux noirs de l'estanciero? Morne 
et sans appétit, l'homme s'allon- 
gea sur sa chaise-longue et s'endormit 
pour échapper à tout ce monde dont 
la vitalité effroyable lui donnait le 
mal de mer. 

Deux jours passèrent. Guanamiru en 
profita pour découvrir que, en plein 
océan, si le ciel continue à se trouver 
au-dessus des hommes, c'est qu'il vaut 
mieux pour tout le monde qu'il en 
soit ainsi. Dans le cas inverse comment 
aurait-on pu résoudre les difficultés 
de la navigation, du moins avec les 
moyens dont on dispose actuellement? 

7 



98 L'HOMME DE LA PAMPA 



Un matin, sur le pont, l'estancicro 
adossé au bastingage se demandait de- 
puis un bon moment s'il tournerait la 
tête à droite. Il se sentait regardé. 
Comment résister à cet aimant? C'é- 
tait l'homme à la barbe d'if qui, envi- 
sagé par Guanamiru, s'intéressa brus- 
quement à la forme de ses ongles, 
puis s'éloigna. Ainsi Smith évitait-il 
avec soin toute fréquentation. Ses 
pieds décrivant un fuyant arc de 
cercle, il ne répondait que de très loin 
et obliquement aux questions qu'on 
lui posait. Tout chez lui paraissait 
suspect, jusqu'au journal qu'il tenait 
toujours à la main comme s'il devait 
être reconnu à ce signe. Par qui? 



LES CERISES MARINES 99 

Avec ses pupilles rayées comme des 
carabines, l'homme de la Pampa s'ap- 
procha de Smith et vit qu'en tirant 
deux traits imaginaires, des yeux de 
l'homme à son journal, ils aboutis- 
saient exactement au titre d'un ar- 
ticle : « crimen da Avenida dos 
Patos. )) 

Guanamiru se laissa glisser jusqu'au 
fond d'une rêverie dont il ne sortit 
qu'au bout de deux heures, durant 
lesquelles il garda une absolue immo- 
bilité pour ne pas contrarier les moin- 
dres ondulations de sa pensée. Tout 
d'un coup, il monta sur la passerelle 
et confia au Commandant dans le creux 
velu de son oreille au pavillon hissé 
très haut : 

— Il y a un criminel à bord. 

Le Commandant se refusant à faire 
arrêter le passager, Guanamiru se li- 



loo L'HOMME DE LA PAMPA 

vra à une enquête personnelle touchant 
de possibles complicités de Smith par- 
mi les passagers d'entrepont. Rien n'en 
sortit, que de la cale un couple d'émi- 
grants mal peignés dont le seul crime 
était d'exercer leur libertinage sur des 
sacs de café, et d'en avoir crevé un 
sous le poids d'une volupté double. 

Guanamiru prit alors sur soi de péné- 
trer à l'improviste dans la cabine de 
Smith avec le maître d'hôtel et deux 
garçons armés de serviettes. On le 
trouva qui se lavait naïvement les 
dents comme s'il comptait vivre en- 
core de longs jours. Sur un signe de 
Guanamiru, les garçons s'emparèrent 
de lui alors qu'il tenait encore sa brosse 
de la main droite et laissait échapper 
de sa gauche un verre contenant une 
eau rose qu'on reconnut à l'odeur 
être de l'eau dentifrice. 



LES CERISES MARINES loi 

Il fut aisé au chef de l'expédition 
de démontrer à ses aides que l'homme 
à la brosse possédait sous un faux 
nom une fausse barbe, et, sous cette 
fausse barbe, un véritable menton de 
criminel, menton qui cherchait à pren- 
dre la fuite dans l'échancrure d'un 
faux-col trop évasif pour être celui 
d'un honnête homme. 

Une main encore ornée de bagues 
fut trouvée dans la malle de cabine. 
Smith prétendit qu'il s'agissait d'une 
main de rechange. Craignant un ac- 
cident toujours possible, il ne voya- 
geait jamais sans elle. Comme on lui 
objectait que c'était là une main de 
femme et dans un état si délicat de 
putréfaction qu'elle n'aurait pu lui être 
d'aucune utilité, le suspect déclara l'a- 
voir trouvée sur un banc de l'Avenida 
dos Patos à Rio Grande et l'avoir 



IU2 



T/IIOMME DE LA PAMPA 



cliaritabl( 



[lli 



r 



intaDlernent recueillie clans i espé- 
rance de pouvoir un jour la rendre à 
sa vérilahle propriétaire. Quand aux 
bagues qui l'ornaient, il fallait y voir 
des bijoux de famille, de sa famille 
à lui. 11 les tenait de sa mère ou de sa 
sœur. Il ne se rappelait plus très bien. 

Ces explications ayant paru contra- 
dictoires, sinon embarrassées, Smith 
fut conduit chez le Commandant où 
il finit par avouer qu'il avait bien 
assassiné cette femme parce qu'elle 
n'avait pas voulu lui accorder sa n ain- 

Deux matelots conduisirent Smith 
au cachot. Guanamiru suivait. Le pri- 
sonnier, autorisé à dire un mot à 
l'estanciero, lui souffla : 

« Prenez garde au volcan ! » 

Et il tomba raide mort. 

Grandement ému par ces événe- 
ments, Guanamiru rentra dans sa ca- 



LES CERISES MARINES io3 

bine où il se proposait de réfléchir 
dans la fraîche solitude des draps. 
Comment Smith avait-il connu l'exis- 
tence du volcan? D'où venait cette 
fuite? Futur se doutait-il que Smith savait 
et que Guanamiru savait que l'assas- 
sin s'en doutait? 

Il avait déjà commencé à se désha- 
biller, quand : 

— Et tu te disposes à te coucher, ri- 
cana le volcan. Mais la journée n'est 
pas finie, paresseux ! 

« A l'avant clame : « Qui vive? » 
Trouveras de la chair vive. » 

Sans même prendre garde que, pour 
la première fois, cette communication 
du volcan était rédigée, si l'on peut 
dire, en vers, Guanamiru, revêtu d'un 
pyjama mouron où picoraient d^s ca- 



loA L'HOMME DE LA PAMPA 

iiaris, à la main un gilet de soie prairie 
avec des marguerites sauvages, se pré- 
cipita dans la nuit et traversa sans se 
faire de mal la musique et les 
conversations qui se disputaient la 
maîtrise aérienne du pont. Suivi d'un 
médecin du bord, lequel, on ne sait 
trop pourquoi, pensa qu'on aurait peut- 
être besoin de lui, il descendit vers 
l'avant du paquebot où quelques émi- 
grants qui n'avaient dîné que de pois 
chiches jouaient petitement de l'ac- 
cordéon. 

A peine arrivé sur la proue, Guana- 
miru cria : « Qui vive?» 

Une voix de femme gémissante, ve- 
nue de l'étrave, semblait-il, deman- 
dait secours, dans un anglais fort cor- 
rect. 

Guanamiru penché sur la lisse dis- 
tingua un être qui paraissait abso- 



LES CERISES MARINES io5 

lument noir dans la nuit et qui monté 
à califourchon sur l'arête de la proue 
avait, d'un surnaturel coup de reins, 
tenté de changer la direction du pa- 
quebot pour le faire échouer sur l'é- 
cueil 327 k, connu de tous les marins 
naviguant dans ces parages. 

Le doute n'était plus possible. Il 
s'agissait d'une sirène noire comme on 
en voit encore sur les côtes d'Afrique 
du côté de l'équateur. 

Déjà le Commandant avait dirigé sur 
l'avant les feux d'un projecteur et on put 
voir que la sirène avait le type noc- 
turne plutôt que noir. Pour n'être pas 
blanche, elle n'en attirait que davan- 
tage le désir des hommes. Elle opposait 
aux regards des paupières abaissées 
et le glissement des eaux profondes. 
Son seul vêtement consistait en un collier 
de petites huîtres closes d'où gouttait 



io6 L'HOMME DE LA PAMPA 

encore un peu d'eau marine et désolée. 

Ayant embouché un porte-voix, Gua- 
namiru aiinonçait déjà par trois fois : 
« Nous l\ivons échappé belle. La 
femme que vous voyez devant vous est 
une sirène. » Il prit le temps de res- 
pirer, puis cria dans le tuyau de métal : 
« Mais c'est toute la question de la 
mythologie qui se pose. )> L'émotion cou- 
pait ses paroles en parties inégales, 
tandis que la sirène demandait un 
peignoir. 

Le commissaire et le maître d'hôtel 
furent chargés de l'envelopper encore 
ruisselante dans un linge velu comme 
un zouave. En hâte, la jeune fille fut 
amenée sur la passerelle. Il fallut tra- 
verser le pont d'où toutes les femmes, 
même les plus laides, avaient dis- 
paru, comme si elles avaient craint 
pour le siège même — et le piège — • 



LES CERISES MARINES 107 

de leur féminité. Mais on pouvait les 
voir qui regardaient curieusement par 
la vitre des sabords. 

Guanamiru fut autorisé à assister 
à l'interroî^atoire. 

— Il y a donc encore des sirènes? 
dit l'homme au volcan dont l'étonne- 
ment croissait, tandis que le Comman- 
dant regardait sa pendule pour savoir 
quand mourrait la femme marine qui 
ne pouvait vivre que deux heures loin 
de l'eau salée. 

— Mais la mer entière en est ado- 
rablement infestée, dit le Comman- 
dant par galanterie. Ne le saviez-vous 
pas? C'est sans doute votre premier 
voyage. Tous les navigateurs en ont 
vu, mais on n'en parle point par crainte 
superstitieuse, ou bien on leur donne 
des noms cachant leur personnalité. Et 
c'est ainsi que durant la guerre, on 



io8 L'HOMME DE LA PAMPA 

les appelait mines sous-marines, tor- 
pilles, atrocités, déflagrations sponta- 
nées. Que devient la Marino-Marine, 
la sirène qui nous fit tant de mal en 
1914-1918? 

— Mais elle va bien, je pense, dit 
la jeune fille de l'océan. Il y a long- 
temps que je ne l'ai vue. 

Et la sirène devint céruléenne, de 
nocturne qu'elle était. Le Comman- 
dant et Guanamiru feignirent de ne 
pas s'en apercevoir, mais on les vit se 
raidir un peu sous l'émotion. 

— Savez-vous, dit le Commandant 
à Guanamiru, dans une parfaite af- 
fectation d'indifférence, pourquoi on 
avait donné ce nom à cette sirène? Je 
voudrais l'entendre dire à Mademoi- 
selle, pour voir si sa version confirme 
la inienne. 

— Ce nom est formé par les ini- 



LES CERISES MARINES 109 

tiales des navires que la Marino-Ma- 
rine à coulés. II n'était à l'origine 
qu'un artifice mnémotechnique de nos 
services de renseignements. L'usage 
s'est peu à peu établi de nous appeler 
de cette façon ; plusieurs ont réussi 
à porter de très jolis noms. C'est ainsi 
que nous avons les sirènes Azurine, 
Colonel, Garce, Place de l'Opéra... Mais 
toutes n'ont pas pu choisir si heureu- 
sement : une sirène qui voulait s'ap- 
peler Nouvelle Julie, dut prendre le 
nom de Nouvelle Julip, le dernier ba- 
teau qu'elle coula ayant été, par suite 
d'une erreur d'information, le cargo 
grec Patris, quand elle croyait avoir 
pris soin du charbonnier anglais Eagle. 

— C'est exact, dit le Commandant; 
et vous, quel est votre nom? 

— Je suis la sirène 825, de la flot- 
tille petit g. 



1 10 L'HOMME DE LA PAMPA 

— C'est gentil, mais vous méritez 
mieux. 

— C'est que je n'ai pas encore cou- 
lé de navires. 

— Vous le dites... 

— Je le jure. 

Et la sirène devint safran, de céru- 
léenne qu'elle était. 

— Commandant, dit Guanamiru, je 
vous demande pardon, mais ma re- 
marque me paraît présenter de l'in- 
térêt. On m'avait appris autrefois que 
le corps des sirènes se terminait par une 
queue de poisson vivace. Il n'en est pas 
question, je crois, chez Mademoiselle. 

— Oui, on dit ça, interrompit la 
sirène. Mais de quoi aurions-nous l'air 
maintenant avec une queue squameuse? 
Il n'y a plus poui* la porter que quel- 
ques vieillardes au fond de nos plus 
lointains villaces. 



LES CERISES MARINES m 

— Vous avez raison, dit Guanamiru, 
c'est le devoir de chacun d'évoluer 
dans la mesure de ses moyens. 

— A condition que ce soit dans les 
limites permises par le Code Mari- 
time, dit le Commandant d'une voix 
qui voulait être sèche, mais que la 
présence de la femme amollissait sin- 
gulièrement. 

— Alors vous avez de vraies jam- 
bes. Mademoiselle.... reprit Guanamiru 
la voix un peu voilée. 

— • Nous avons ce que nous avons, 
dit la sirène avec une discrétion sous- 
marine, tout en serrant le peignoir 
sur son corps. 

— Mais permettez-moi de vous po- 
ser une autre question : Comment 
se fait-il qu'au sortir de la mer vos 
cheveux ne soient même pas mouillés? 

— Nos cheveux ont le don de sèche- 



113 L'HOMME DE LA PAMPA 

resse, nos pieds aussi, même quand 
nous avons plongé à plusieurs mil- 
liers de mètres. C'est une affaire d'ha- 
bitude. Songez donc aux ennuis que 
nous éprouverions s'il en était autre- 
ment. Mais nous passerions le meilleur 
de notre vie à nous débattre parmi 
des rhumes et de vains essais d'une 
coiffure convenable, tandis qu'avec les 
pieds et les cheveux secs, on peut 
aller loin ! » 

Le Commandant pensa que le mo- 
ment était venu des cocktails, puis du 
genièvre et du whisky. La jeune fille 
buvait bien et demanda la permission 
d'ajouter une pincée de sel dans les 
boissons servies. Elle semblait atta- 
cher à ce geste une extrême impor- 
tance. Tous ses mouvements, riches 
en noblesses des grandes profondeurs, 
laissaient un murmure de coquillage 



LES CERISES MAUINES 1 13 

dans l'oreille aventureuse des deux 
hommes. 

Ses silences étaient d'une qualité 
si précieuse que de rares et fugitives 
pierreries les marquaient sur la table 
et les murs de la cabine. 

Le Commandant prit la parole qui 
était disponible depuis quelques déli- 
cieux instants : 

— Qu'avez-vous à dire pour votre 
défense, Mademoiselle, vous savez que 
voits risquez gros. 

La jeune fille sourit et aussitôt l'â- 
me des deux hommes prit visiblement 
la forme et la couleur de ses lèvres 
humides si bien qu'ils en furent gênés 
tous les trois. 

— Vous semblez oublier que vous 
avez été surprise en flagrant délit, 
reprit le Commandant après un ex- 
traordinaire effort qui le fit devenir 

8 



iiA L'HOMME DE LA PAMPA 

cramoisi. (Dans la zone amoureuse dont 
la sirène était le centre, il était en 
effet presque impossible à un être hu- 
main de faire un reproche à une fem- 
me). Je suis bien persuadé que votre 
chevelure, comme celle de vos cama- 
rades, est bourrée d'ampoules de cou- 
le-navire, que vous auriez pu nous in- 
jecter à la proue si on ne vous avait 
pas surprise en mauvaise posture, une 
jam,be entre la coque et la chaîne de 
l'ancre. 

La sirène avait décroché une bouée 
de sauvetage et l'appuyant sur la table 
faisait mine de s'en servir comme d'un 
gouvernail de fortune. 

— C'est charmant, dit Guanamiru, 
voilà que maintenant vous dirigez le 
bateau. 

— Oui, n'est-ce pas? fit le Comman- 
dant, vaincu et ravi. Je trouve cela sim- 



LES CERISES MARINES ii5 

plement exquis et dans ma longue vie 
de marin je n'ai jamais rien vu de 
pareil. Quand un paquebot est con- 
duit par une sirène, c'est à bord une 
félicité désordonnée. Les nuages se ré- 
fugient au fumoir où ils font des ra- 
vages très appréciés dans le cerveau 
des buveurs. Toute la journée le ca- 
dran du bonheur sonne midi à qua- 
torze heures. On trouve, sur le pont 
et dans le salon de musique, des fleurs 
de cerisiers marins et des broches de 
corail. Des messieurs en pantalon 
blanc les ramassent avec soin pour les 
offrir aux jeunes femmes qui toutes 
se déshabillent sur le pont avec des 
gestes naturels et leurs sourires, d'é- 
tape en étape, gagnent peu à peu 
tout leur corps. 

Cependant la sirène mûrissait un 
silence qui brillait sur ses dents et ses 



iiG L'HOMME DE LA PAMPA 

lèvres, comme l'écume maritime au 
passage du navire. Les hommes n'o- 
sant la toucher surveillaient leurs mains. 
Ils craignaient, au moindre contact, 
de perdre pied et l'ame, et de ne les 
retrouver qu'au fond de l'océan entre 
une algue et un poulpe. 

Alors, de safran qu'elle était, la sirène 
devint orangée de Valence, émeraude 
du Cap Vert, opale pure. 

Chaque fois qu'elle changeait de 
couleur, le Commandant et Guana- 
miru la suppliaient : 

— Je vous en prie. Mademoiselle, 
restez donc ainsi, vous êtes si bien ! 
Vous ne sauriez être plus belle. 

— C'est la perfection même, celle 
où la part de l'ange et celle du diable 
ne sont séparées que par un pointillé. 

Mais la sirène devint peu à peu 
si blanche, si merveilleusement, si na- 



LES CERISES MARINES 117 

turellement blanche qu'elle semblait 
l'avoir toujours été. 

Guanamiru et le Commandant du- 
rent longuement se retenir au bois de 
la table pour ne pas tomber sur le 
flanc comme colombes foudroyées. 

Sitôt la bouteille de genièvre vidée, 
la femme sous-marine prit une feuille 
de papier dans un classeur et se hâta 
d'y dessiner avec le stylo du Comman- 
dant une sole qu'escortaient des pois- 
sons volants. Elle enroula le papier, 
le glissa dans une bouteille vide et 
demanda la permission de la jeter à 
la mer par le sabord... 

— Oh ! tout ce que vous voudrez, 
dit le Commandant. Vous êtes chez 
vous. 

... pour que sa mère qui suivait le 
navire et devait déjà fort s'inquiéter 
sût bien qu'elle était en bonne santé 



ii8 L'HOMME DE LA PAMPA 

et ne rentrerait pas dîner ce soir-là. 
Après le repas, comme on servait 
dans de légers verres des liqueurs si 
fortes qu'elles semblaient devoir les 
faire effondrer, Guanamiru s'aperçut 
que le visage du Commandant expri- 
mait une gêne de plus en plus marquée^ 
Ses rides s'étaient approfondies du 
double et ses yeux noirs d'ordinaire, 
semblaient deux taches rondes d'en- 
cre violette récemment séchées. Il sa- 
vait que la jeime fille n'avait plus que 
cinq minutes à vivre et qu'en la gar- 
dant ainsi devant lui, il la condamnait 
à mort. Ce que n'ignorait pas non plus 
la sirène. Mais elle ne s'en émouvait 
pas, une de ses amies lui ayant dit 
qu'il suffisait d'avaler quelques pin- 
cées de sel pour éviter l'asphyxie. Elle 
aimait mieux puiser dans la salière 
que s'échapper par le sabord ouvert. 



LES CERISES MARINES 119 

N'ayant jusque-là fréquenté que des 
noyés, ces deux hommes aux yeux 
ouverts et dont les vêtements 
n'étaient même pas humides la char- 
maient étrangement. Elle se réjouis- 
sait dans l'obscur maritime de son 
âme de partager avec eux la joie qu'ils 
lui devaient. 

Soudain, elle chancela, étouffée, et 
tomba, un peu de sel au coin des 
lèvres, sans que l'horreur de la mort 
parût sur son visage. Comme son pei- 
gnoir s'était entr'ouvert dans la chute, 
Guanamiru et le Commandant l'en re- 
couvrirent avec soin. 

— ■ Oh ! elle est bien morte, dit le 
Commandant, l'oreille sur le cœur de 
la jeune fille lequel n'était plus mainte- 
nant qu'une rose désertée par son abeille. 

— Et pourquoi pas? s'écria Guana- 
miru éclatant en sanglots et ne sa- 



120 L'HOMME DELA PAMPA 

chant plus très bien ce qu'il disait. 

— Nous ne pouvons plus garder ici 
ce corps admirable. Les règlements du 
bord sont formels. Il faut le jeter à 
la mer. 

— Dépêchons-nous, dit Guanamiru, 
qui n'osait s'avouer un grand espoir. 

— Prenez-la par les pieds, je tien- 
drai la tête. Qu'elle garde le peignoir 
(qui porte mes initiales, songeait le 
Commandant). 

Chastement, ils la lancèrent par des- 
sus bord avec toutes sortes de rugueuses 
précautions de quinquagénaires. Le 
Commandant, tête nue, observait un 
silence de marin en uniforme et Gua- 
namiru à demi-agenouillé récitait, ce 
qu'il n'avait pas fait depuis vingt- 
cinq ans un « Padre Nuestro que estas 
en los Cielos ». 

A peine l'eurent-ils confiée aux vagues 



LES CERISES MARIiNES 121 

que la sirène, sous la caresse marine, 
ressuscitait, et un bras couleur de perle 
fantaisie, un peu plus grand que 
nature, se dressa dans un signe d'adieu. 
Sur la vague éclairée par le dessous, le 
Commandant et Guanamiru lurent le 
mot « Merci» en lettres phosphores- 
centes. 

C'était d'un très joli effet. 

— Elle vit ! Elle vit ! cria Guana- 
miru. 

— Nous sommes des criminels. Grâce 
à nous cette femme pourra faire 
encore le mal. Rentrons dans ma ca- 
bine. Je crois qu'il reste du gin. 



De toute la nuit, Guanamiru ne 
put s'endorm.ir. Il revoyait l'assassin 
Smith et ses trois mains, la sirène, le 



123 L'HOMME DE LA PAMPA 

Commandant, les bouteilles et le pei- 
gnoir, hôlas ! cntr'ouvert. 

Une allusion du volcan aux événe- 
ments de la journée lui paraissait im- 
minente. Mais celui-ci garda une in- 
différence absolue durant les jours qui 
suivirent et c'est à peine si, quand 
on cria : « Terre» au large des Canaries, 
il se mit à sentir finement les fruits 
des îles. 

Le temps se couvrit à l'approche 
des côtes de l'Europe. Futur proposa 
à Guanamiru de faire une partie de 
dames au moyen des nuages blancs 
et noirs que le ciel mettait à leur 
disposition. Mais aussitôt que Guana- 
miru ou son adversaire avançait un 
pion, c'étaient de fortes averses, ce 
qui indisposait les autres passagers, 
surtout les dames, et faisait pousser 
aux enfants des éclats de rire que 



LES CERISES MARINES 128 

l'on entendait jusqu'au ciel. 

L'homme du sud ne pouvait oublier 
la silène. 

Tout de suite après le mot : « Merci», 
il avait cru lire sur les flots : « A bientôt ». 
Le Commandant prétendait que 
c'était impossible et ils en disputèrent 
longuement, le soir, en fumant des 
cigares devant les cinq verres où elle 
avait bu. 

Guanamiru pensait avoir bien lu. 
Pourtant le phare de Cordouan bril- 
lait déjà et la jeune fille de l'océan 
n'était pas revenue. 

« Après tout, c'est peut-être une 
façon de parler chez les sirènes, pen- 
sait l'homme au volcan. Elles disent 
à bientôt (comme d'autres, adieu) alors 
qu'elles ne comptent plus jamais, ja- 
mais, vous revoir dans ce monde ni 
dans l'autre». 



PLAN DE PARIS 



Joie d'être enfin en France où il 
allait pouvoir donner sa mesure devant 
quatre-vingt millions d'yeux ! 

Durant son voyage en chemin de 
fer, de Bordeaux à Paris, l'homme de la 
Pampa qu'entouraient trois zones 
étanches d'orgueil cria à diversesreprises, 
par la portière de son compartiment, 
aux villageois rassemblés autour des 
clochers : 

« A droite par quatre, marche ! Gua- 
namiru est arrivé. Suivez-le, vous n'avez 
qu'à longer la voie ferrée ; c'est tou- 
jours tout droit jusqu'à Paris.» 



128 I/IÏOMME DE LA PAMPA 

A peine arrivé au. ..'s ïlôtel, il le 
quitta pour faire à pied une promenade 
dans la capitale. 

Il s'imaginait avancer sous les re- 
gards tranchants des Parisiens, et que 
même les yeux des chevaux derrière les 
œillères, les yeux des caissières derrière 
leur comptoir, ceux des patrons derrière 
les caissières et l'œil unique de Dieu 
derrière les patrons, le considéraient 
avec curiosité et faisaient le tour de 
sa silhouette pour s'assurer de sa pré- 
sence. Les maisons l'examinaient de 
t. utes leurs fenêtres, les becs de gaz, ces 
spectres de fer, de toute leur rigidité et 
les arbres d'un regard répandu pour 
ainsi dire et délayé sur tout leur feuil- 
lage. 

« Arbres de la forêt parisienne, tou- 
jours au gardc-à-vous et qui m'atten- 
diez, leur dit-il dans une espèce d'ordre 



PLAN DE PARIS lag 

du jour, voici enfin Juan Fernandez y 
Guanamiru, de Las Delicias (Amérique 
du Sud). Si je suis à Paris, sachez dès 
maintenant que c'est pour des raisons 
importantes intéressant le sous-sol, la 
surface et le ciel. Arbres ! je voudrais 
pouvoir vous commander repos ! et 
vous permettre une détente que vous 
n'avez que trop méritée. Dès que j'au- 
rai réussi dans mon entreprise, il vous 
sera loisible, je vous le jure, de regagner 
les forêts voisines et de vous y retirer à 
jamais si les circonstances le permettent.» 
Si les arbres semblaient s'animer au 
passage de l'estanciero, les passants, 
comme il arrive souvent quand on voit 
une ville pour la première fois, lui lais- 
saient l'impression de siinples manne- 
quins articulés, fort adroits sur leurs 
jambes : il s'imaginait pouvoir leur 
donner, sans qu'ils bronchassent, des 

9 



i3o L'HOMME DE LA PAMPA 

coups de canne ou de parapluie. Et 
s'exercer au revolver sur ces cibles. 

Les monuments tels que l'Opéra, 
l'Arc de Triomphe ou la Tour Eiffel, 
il les considérait beaucoup plus comme 
des reproductions assez fidèles que 
comme des originaux: des presse-papier 
monstrueux ou de géantes cartes pos- 
tales. 

C'est seulement par la suite qu'ils 
devaient prendre leurs véritables pro- 
portions et de la profondeur, quand il 
eut monté au 3^ étage de la tour Eiffel, 
vu la scène de l'Opéra sondée en tous 
sens par les Walkyries et passé, der- 
rière un guide, sous TAro de Triomphe. 

Dans chacune des devantures de ma- 
gasin, il reconnaissait, avec tous leurs 
détails, diverses succursales de son âme. 

La vitrine du fleuriste : voici des 
fragments tout frais de la sensibilité 



PLAN DE PARIS i3i 

guanamirienne. Une inépuisable virgi- 
nité. Penchant sur les fleurs un arro- 
soir de cristal, une main de femme va 
et vient toute seule, libre de bras et 
de corps, compréliensive, suave et polie 
d'habiter chez les fleurs. 

Si quelqu'un entre dans la boutique, 
il lui tombe dessus, au moment même 
qu'il ouvre la porte, des primes légères : 
pétales de roses si c'est une dame, 
d'oeillets si c'est un monsieur et de 
violettes confites si c'est une petite 
fille . 

L'étalage de cartes postales ; les 
grandes actrices sont là qui vous re- 
çoivent chez elles. Et pourtant cela se 
passe au milieu du trottoir. Où est-on 
au juste? Incertitude de l'amour. 

Ici, un coutelier : aciers au regard 
froid, rasoirs sérieux prêts à servir : 
hommes, ils fronceraient les sourcils. 



i32 i;ilUMME DE LA PAMPA 

Comiuciil fait cette blonde jeune fille 
pour garder ce sourire champêtre parmi 
toutes CCS possibilités d'attentats et de 
crimes? Il y a aussi dans un coin des 
revolvers et des cartouches au desti- 
nataire encore inconnu. Ivresse de 
l'anonymat ! 

Nous y voilà enfin : une boucherie. 
C'est une véritable boucherie. Les cou- 
teaux ont fini par servir. Le crime 
est perpétré, Guanamiru reconnait sa 
complicité. On peut tourner autour de 
la victime décapitée. Pour donner le 
change, on a piqué dans la chair une 
plaque de cuivre : « Bœuf 1^^ qualité ». 
Les garçons bouchers sont debout comme 
le remords. Ils ne peuvent plus supporter 
la vue de leur victime et la débitent 
avec hâte, pour qu'il n'en soit plus 
question, à des passants affamés. 

Voici l'absolution : on la donne à 



PLAN DE PARIS i33 

l'estancicro dans cette boutique de coif- 
feur en lui vaporisant la face très lon- 
guement. On fait disparaître ensuite 
dans le lavabo toutes traces du crime, 
même mentales ; de celles-ci le scbam- 
poing se charge. On le renvoie ensuite 
chez lui, absolument pur avec de la 
poudre sur les joues et sur la nuque. 



Guanamiru se mit en quête d'un 
logement, l'hôtel avec son va-et-vient 
ne lui paraissant pas convenir à la pro- 
fondeur de ses investigations. Il crai- 
gnait aussi de se faire voler Futur. 

L'étranger ne trouva pas d'abord 
d'appartements entièrement libres et 
c'est tout au plus si on lui proposa deux 
maisons hantées dont il ne voulut point, 



i3^i i;iIOMME DE LA PAMPA 

trouvant suffisante la part qu'il faisait 
dans sa vie aux questions de l'au-delà. 

Son désir de n'habiter que certaines 
rues ajoutait aux difficultés qu'il éprou- 
vait à se loger. 

Peiné de n'avoir été salué en arrivant 
à la gare que par l'employé d'une agence 
de voyages qui lui prit 5 francs pour 
ce geste, il se dit que, en raison même 
de son obscurité dans la grande ville, il 
se devait d'habiter le boulevard Pas- 
teur ou l'avenue Victor-Hugo dont les 
noms illustres lui convenaient tout à 
fait. Il se décida pour cette avenue, 
d'autant qu'il eut la chance extraor- 
dinaire de pouvoir se loger en face du 
square Lamartine, ce qui aurait doublé 
sa joie, si le voisinage de'la charcuterie 
Victor-Hugo et de la crémerie Lamar- 
tine ne l'avait coupée en petits mor- 
ceaux. Comment le Président Mille- 



PLAN DE PARIS i35 

rand autorisait-il de tels sacrilèges? 
Et si le Consul delà République d'Jpatahi 
protestait au nom des peuples latins? 



— Pourquoi n'ai-je pas encore une 
nnaîtresse dans cette baignoire, se disait 
un jour Guanamiru qui venait de dé- 
couvrir une seconde salle de bain dans 
Gon grand appartement. Je m'occupe- 
rai ensuite de Futur. 

Ses pensées voluptueuses depuis son 
arrivée à Paris ne couraient-elles pas 
sans vergogne les rues et les boulevards, 
où elles avaient déjà attiré l'attention 
de divers agents des mœurs et de la 
circulation ? 

Il dit à son chauffeur de le conduire 
dans le quartier de l'Europe qu'on lui^ 



i3G i;nO.MME DE LA PAMPA 

avait recommande. Rue de Londres, 
une jeune femme passait dont les yeux 
bleus d'eau eourante et ensoleillée débi- 
taient en tous sens des milliers de 
regards. Guanamiru en reçut un double 
choc dans son cœur et dans sa mémoire. 

Elle ressemblait à la sirène. 

L'homme sauta de sa voiture et tout 
de suite se décida : 

« Mademoiselle, voulez-vous per- 
mettre à un Américain du Sud de pas- 
sage à Paris de vous faire remarquer 
qu'il ne pleut plus ? » 

Seul, le parapluie parut avoir entendu 
qui se referma immédiatement dans 
une rosée de larmes. Guanamiru en 
conclut que les objets marquent par- 
fois plus de sensibilité que les femmes et 
il se disposait à ne pas poursuivre sa 
tentative, quand l'inconnue, ayant tra. 
versé la place de l'Eurojpe, s'engagea 



PLAN DE PARIS 187 

dans la rue d'Edimbourg qu'un faible 
éclairage transformait en longue alcôve. 

Comme il se reprenait à espérer les 
joies lourdes qu'il fallait à son cœur 
orageux, la femme entra rapide- 
ment au numéro 49 dont elle referma 
la porte vitrée sans se retourner. 

S'ouvrit une fenêtre au second étage, 
alors qu'il hésitait sur ses deux pieds 
dont l'un pointait vers les Antilles et 
l'autre vers la mélancolie. Une ombre 
habillée de gris laissa tomber un rouleau 
de papier et fit signe à Guanamiru 
de s'éloigner. Cet objet que n'accom- 
pagnait aucun message renfermait une 
carte de l'Amérique du Sud revue et 
embellie avec le plus grand soin : toutes 
les rides, les verrues et les moindres 
défauts de la côte avaient disparu. 

Ainsi rajeunie, l'Amérique se présentait 
fort bien sur un fond d'azur maritime et 



i38 L'HOMME DE LA PAMPA 

paraissait tout au plus dix-liuit ans. De 
retour chez lui, Guanamiru examina la 
carte de près et de loin et découvrit que 
l'Océan Atlantique y portait le nom 
d'Océan Indien. Un géographe connu, 
dont la science ne pouvait être nnise en 
doute, ayant apposé sa griffe au bas 
de la carte, convainquit sans peine 
le Sud-Américain que c'était lui qui 
s'était trompé jusqu'alors. 

Le lendemain, l'étranger se rendit 
à nouveau rue d'Edimbourg. Au bout 
de quelques instants, la même fenêtre 
que la veille laissa choir un nouveau 
papier. C'était une carte d'Europe, peu 
ressemblante dans l'ensemble, mais l'air 
crâne et respirant la bataille. On y voyait 
des îles, des chaînes de montagnes abso- 
lument nouvelles. Dans l'ensemble un 
très intéressant souci d'originalité. Les 
difficultés présentées par les découpures 



PLAN DE PARTS 189 

de la Bretagne et les pointes du Coten- 
tin avaient été résolues dans deux 
larges courbes harmonieuses qui don- 
naient à la France 300.000 nouveaux 
habitants pris sur la mer, 52.000 hec- 
tares de bonnes terres, une dizaine de 
villes (dont un évêché) et 50 kilomètres 
d'un ciel absolument neuf mais si bien 
joint à l'ancien qu'on ne voyait pas le rac- 
cord. La Seine n'était plus qu'une rivière 
et se jetait modestement dans la Loire. 
Elle avait été remplacée par la Marne, 
qui depuis la guerre passait à Paris au 
milieu des acclamations et se terminait 
superbement dans la mer du Nord, 
entre Dunkerque et Calais. 

Comme la veille, on avait fait signe 
à Guanamiru de s'éloigner rapidement. 
Rentré chez lui, l'étranger regarda de 
près le papier, le plaça devant une 
lampe électrique et lut dans le filigrane ; 



i/io L'IÏO^[ME DE LA PAMPA 

« A demain, 5 Jieiircs, devant la 
station du métro Châtclet. » 

Guanamiru se trouvait le lendomain 
au rendez-vous. La femme, qu'il n'eut 
pas de peine à reeonnaître, portait un 
costume très heureusement illustré de 
89 taches de couleur comme en montre 
la République quand elle a passé sa 
robe des départements. Un réticule 
qu'elle tenait à la main gauche avait 
un peu la forme de la Corse. 

Elle l'entraîna dans un bar où Gua- 
namiru put l'examiner à loisir. Ce 
n'était pas la sirène, mais elle lui res- 
semblait par moments avec une sorte 
d'ostentation où l'Américain croyait voir 
des promesses encore mal définies. 

— Il y a longtemps que je vous 
connais, M. Juan Fernandez y Guana- 
miru. 

■ — Vous savez donc mon nom ? 



PLAN DE PARIS i4i 

— Vous venez de Las Delicias qui 
montre toute l'année, tendu sur ses 
six plages, un ciel bleu soulevé par le 
vent. 

Après une pause où Guanamiru dis- 
tingua fort bien une violette double 
finement dessinée dans chacune des 
pupilles de Line : 

— Vous n'avez pas besoin de me 
conter votre histoire, reprit-elle. On 
ne parle que de vous dans les maisons 
de thé et les ascenseurs, mais les Pari- 
siens feignent de vous ignorer pour 
vous laisser préparer en repos ce que 
vous savez. 

— N'est-ce pas ? dit Guanamiru, 
heureux jusqu'aux os. 

Et plaçant la Corse près de son egg- 
nog, la jeune femme ajouta à voix basse : 

— On vend votre photographie sous 
le manteau. On la vend trois francs. 



i43 L'HOMME DE LA PAMPA 

— Je m'en doutais, dit Guanamiru 
que l'orgueil congestionnait. Mais pour- 
rais-je savoir à qui j'ai le bonheur de 
parler? 

— Line du Petit Jour. Je viens de 
rentrer d'un double voyage autour du 
monde, de l'Est à l'Ouest dans les bras 
d'un poète haïtien, puis, en sens inverse, 
sur les genoux d'un peintre Scandinave. 
Ce qui m'a un peu brouillé les idées, 
comme vous l'allez voir. A force de 
regarder par la portière ou le hublot, 
j'ai longtemps cru que champs, moissons, 
forêts, montagnes, maisons, villes en- 
tières, tout cela avait perdu ses racines 
et ne les retrouverait plus jamais. Aussi 
quelle ne fut pas ma douleur le jour 
où l'on m'expliqua que toift ce mouve- 
ment n'était qu'illusion, qu'il fallait de 
nouveau croire sous ses mille formes à 
riiiimeubk', cette chose grossière et 



PLAN DE PARIS i/i3 

indécente en raison de son insistance et 
de sa présomptueuse stupidité. N'est- 
ce pas le mouvement ou tout au moins 
la possibilité de mouvement qui donne 
de l'esprit aux choses et de la politesse ? 
N'est-il pas horrible de penser que tout 
restera éternellement à la même place 
depuis les m.ontagnes jusqu'à la mer, 
cette énorme masse inutile, inachevée, 
bêtement salée partout, à qui on ne 
permet que les marées, fantaisie prévue, 
surveillée par la lune, laquelle ne tolère 
que les écarts de calendrier ? 

Durant cette sortie de la jolie femme, 
Guanamiru songeait : 
^ « Si ce n'est pas la sirène, pourquoi 
lui ressemble-t-elle à ce point ? Pour- 
quoi sent-elle le varech et le large? Le 
regard est le même, et aussi le nez, les 
lèvres, la gorge. Elle est parente de 
l'autre en mystère et féminité. Si loin 



ilxlx L'HOMME DE LA PAMPA 

de la mer va-t-elle tomber dans mes 
bras asphyxiée avec ses grands yeux 
où j e viens de voir émigrer des dauphins ? 
Et qu'en penserait-on dans ce bar qui 
sent la sciure, le bout de cigare et les 
âmes confinées? Elle vient d'avoir 
comme l'autre un geste menu de la inain 
pour fixer derrière l'oreille une mèche 
échappée. Ressemblances des êtres, 
exquise solidarité des visages à travers 
les périls du temps et de l'espace, 
jusqu'où faut-il que vous soyez poussées 
pour que votre objet soit unique? Et 
pourquoi ces deux vases identiques 
sur cette cheminée n'en formeront-ils 
jamais un seul? 

— Si je pouvais du moins brouiller 
les pays comme des dominos! reprit 
Line, qui, à l'aide d'une boussole et 
d'un crayon, venait de faire le point 
sur un coin de la table. Pousser un 



PLAN DE PARIS i/i5 

peu la Patagonie vers le Nord, le 
Groenland vers l'Est, donner aux pôles 
une allée de palmistes ! Est-il admissible 
qu'après mille siècles d'adorable persévé- 
rance les fleuves prennent tous leur 
source et se jettent dans la mer exac- 
tement au même point et que change 
seule l'eau qui les forme? Composer 
de nouveaux paysages ! Que de fois me 
promenant dans la campagne ne me 
suis-je pas dit : Une nappe d'eau ferait 
bien ici. Il faudrait « le Lac » de Lamar- 
tine. 

— Pardon, Mademoiselle, savez-vous 
nager? demanda tout d'un coup Gua- 
namiru qui ne put se contenir plus 
longtemps. 

Cette interruption avait jeté la jeune 
femme dans de tels transports, qu'une 
petite vipère corail se dressa hors de 
son corsage au décolleté jusqu'alors 

IQ 



i46 L'HOMME DE LA PAMPA 

compatissant ; la langue ardente était 
à deux pointes fort soignées ; le venin 
prêt à servir. 

L'Américain ayant fait un écart de 
cheval : 

— Ce n'est rien, dit-elle. Une simple 
leçon de courtoisie. Vous n'avez plus 
rien à craindre. Le serpent a regagné 
les forêts brésiliennes. 

Mal remise de sa colère, elle mordil- 
lait son mouchoir. 

— Je serais bien malheureuse, dit- 
elle enfin, si nous n'avions le métro 
et le cinéma, qui eux du moins compren- 
nent la fille du mouvement que je suis 
devenue. 

Comme Guanamiru avouait douce- 
ment ne pas connaître encore le chemin 
de fer souterrain, Line proposa de le lui 
révéler. Justement ils se trouvaient 
près de la station Hôtel-de- Ville où 



PLAN DE PARIS 1/17 

ils descendirent. Guanamiru en fut quitte 
pour dire à son chauffeur de les suivre. 
Les voici l'un près de l'autre dans le 
wagon. 

— Approchez-vous de la vitre. Appli- 
quez dessus votre front. C'est cela même. 
Eh bien ? demanda-t-elleavec une curio- 
sité frénétique. 

— Je ne vois qu'une forêt de murs, des 
vergers de ciment, un ciel d'ingénieurs, 
dur et voûté. Une angoissante impossi- 
bilité de soleil, d'immeubles, d'autobus; 
au-dessus de nos têtes des milliers 
d'ampoules électriques et pas un avion. 
Pas le moindre petit eucalyptus devant 
nous, pas un sarment de vigne ni un 
brin d'herbe. Absence des vaches et 
des moutons, que vous devenez redou- 
table ! 

— Et dans les gares? 

— Je vois une bascule qui pèse la 



i/i8 L'HOMME DE LA PAMPA 

lourdeur de l'atmosphère. Des lettres 
énormes qui finiront par nous dévorer. 
Toutes les couleurs se sont réfugiées 
sur les affiches où elles se défendent 
avec fureur contre la monotonie agis- 
sante de dix mille petits pains de céra- 
mique. Des groupes de gens qui semblent 
mobilisés, hommes et femmes, en civil 
généralement, se réunissent pour com- 
menter à voix basse et sans en avoir 
l'air la disparition de la lumière du 
jour. Des renforts humains accablés 
descendent les escaliers et se joignent 
aux groupes qui stationnent. Tous ces 
gens se mettent à l'alignement sur le 
quai comme s'ils allaient être passés 
en revue par le chef de gare, heureux 
de vivre à l'ombre d'une casquette 
blanche, qu'il finit par prendre pour un 
arbre tant elle lui donne de sérénité. 
— Et dans le train ? 



PLAN DE PARIS 1^9 

— Je ne vois que vous. 

— Regardez bien. 

— Je vois encore quelques jolies 
femmes qui en ont pris leur parti et 
semblent ne devoir plus jamais quitter 
le métro. Tout d'un coup l'une se 
lève, descend et l'on n'entend plus 
parler d'elle. 

— C'est tout ? 

— Des messieurs sont là assis ou 
debout qui attendent quelque chose 
comme un changement de régime. Je ne 
vois rien d'autre, 

— C'est pitié d'avoir le regard si 
court, dit Line du Petit Jour. Ne pouvez- 
vous donc l'allonger un peu? Le mien va 
beaucoup plus avant, et ces voûtes 
souterraines, loin de l'arrêter, le sti- 
mulent merveilleusement. Elles me per- 
mettent de distinguer avec exactitude 
le complémentaire de ce paysage d'un 



i5o I/IIOMME DE LA PAMPA 

si pauvre génie. Le nom de Palais- 
Royal donné à cette station n'est en 
réalité qu'un lapsus du Conseil Municipal 
ou plutôt une appelkuion incomplète. 
En réalité, mon bon ami, nous sommes 
à la frontière mexicaine et je vous le 
prouverai à la première occasion. 

— Comment ça? fit Guanamiru dont 
les cils prenaient feu autour des pupilles 
ardentes. 

— Ne voyez-vous pas que le chef de 
gare, quoi qu'il fasse, est un indien 
tout cru, que ses yeux ne sont pas 
français et qu'il a l'air contrarié des 
aztèques? Il a caché ses chevaux et ses 
carabines. Penché sur le téléphone, ne 
demande-t-il pas du renfort dans un 
langage conventionnel ? Toutes ces 
flèches que vous prenez peut-être naïve- 
ment pour des signes permettant aux 
voyageurs du métro de se reconnaître 



PLAN DEPAUIS i5i 

dans ce labyrinthe sont do vraies flèches 
d'indien en plein vol ; elles finiront 
par tuer quelqu'un. Regardez cette 
chose maigre et hérissée qui semble 
nous regarder et que vous prenez sans 
doute, dans votre manie bien humaine 
de simplification, pour un homme qui 
attend sa rame de métro. Si vous vous 
en approchiez, vous verriez qu'il est 
couvert de longues épines et muni 
de dix bras. C'est un fragment de 
cactus géant des déserts américains. 
Il est là depuis cinquante ans à 
regarder sans comprendre de toute 
son épaisseur de plante grasse. Le pseudo 
perceur de billets n'est autre que le 
chef révolutionnaire Cuidado ! qui con- 
trôle des laissez-passer. De temps à 
autre il arrache une plume à d'invisibles 
autruches qui passent et la fixe à son 
chapeau en signe de confiance. Tout 



i5a L'HOMME DE LA PAMPA 

ce monde, même végétal, compte sur 
une victoire prochaine et décisive. 

— Vous me parlez du Mexique, dit 
Guanamiru, comme si nous nous y 
trouvions toujours. Le train n'a pas 
cessé d'avancer depuis que vous m'avez 
montré le chef de gare aux yeux de là- 
bas, trois stations se sont écoulées et 
nous avons changé une fois de ligne. 

— Qu'importe, ce sont là les hasards 
de la route dans un pays montagneux 
et encore mal exploité. 

— Je voudrais aller au Japon. 

— Le Japon ce n'est pas facile, il 
faudrait changer trente-deux fois de 
train et traverser douze fois la Seine. 
La compagnie ne peut donner aucune 
indication sur l'heure d'arrivée et il y 
aurait vraiment trop de gares. Dès que 
nous aurons passé trois stations, quatre 
au plus, il me faudra descendre et rentrer 



PLAN DE PARIS i53 

chez moi au plus vite. J'ai aussi une 
mère. 

De la quatrième gare que le hasard 
voulut être celle des Couronnes, la 
jeune femme et Guanamiru remontèrent 
enfin au rez-de-chaussée parisien. 

L'auto de l'estanciero les atten- 
dait depuis un bon moment. 



Le soir même, Line et son compagnon 
se rendaient au cinéma. A peine furent- 
ils assis qu'elle s'écria : 

« Nous ne pouvions mieux tomber. 
C'est justement la suite de l'épisode 
que nous avons vu cet après-midi dans 
le métro. Je reconnais Cuidado! et ses 
hommes. » 

Cependant les Mexicains ayant passé 



i54 L'IIOxMME DE LA PAMPA 

la frontière pour rafler du bétail, tour- 
naient en hâte le dos à l'alerte qui venait 
d'être donnée. Ils s'enfuyaient pour- 
suivis parle sheriff sur son alezan de 
nuit et cinquante hommes dans un 
nuage d'héroïsme ; mais la démente 
allure des Américains et l'épaisseur des 
ténèbres devaient bientôt les égarer. 
Au lieu de tourner à droite en sortant 
de la ville de San Diego, ils s'abattirent 
à toute volée, par dessus l'orchestre 
symphonique, dans la salle du cinéma. 
De nombreux chevaux roulèrent à terre 
avec leurs cavaliers dans un vacarme de 
fer, fauteuils, gourmettes, freins et spec- 
tateurs. Le sheriff commanda : Ras- 
semblement ! Précédée par lui, toute la 
troupe gagna le boulevard pour re- 
venir vers l'écran par une porte 
secrète et ne devant servir qu'en 
pareil cas. Les applaudissements de 



PLAN DE PARIS i55 

Line et de Guanamiru se mêlaient 
à ceux des rares personnes qui 
n'avaient pas pris la fuite. La cavalerie, 
mieux dirigée cette fois, réussit à re- 
prendre utilement la poursuite des Mexi- 
cains qui ne tardèrent pas à repasser la 
frontière dans le plus grand désordre, en 
abandonnant leurs blessés. 

Il restait dans la salle, de tout ce 
passage cavalcadant, quarante et un 
fauteuils réduits à de petits tas de 
poussière, et çà et là quelques côtes 
brisées ainsi qu'une matière étrange 
qui à l'analyse fut reconnue être du 
crottin métaphysique. Devenu fou, le 
piano jouait tout seul les marches du 
répertoire. A minuit, ne pouvant mettre 
un terme à son délire mécanique, on 
décida de l'enfermer. 

Line et Guanamiru se trouvaient 
encore dans le cinéma. Ils avaient 



I 



i56 LIIOMME DE LA PAMPA 

dîné d'une boîte de berlingots et d'une 
rose dont la femme ne portait plus que 
les épines et le parfum à son corsage. 



VI 



AFFAIRES DE FAMILLE 

OU 
L'ENVERS D'UNE OMBRE 



Line ne se trouvait pas le lendemain 
au rendez-vous. Pour se calmer, le Sud- 
Américain alla faire un tour au Bois. 

Pourquoi s'était-il assis à gauche dans 
son auto, comme s'iljavait réservé la 
droite pour quelqu'un ? Il se disposait 
à changer de place quand il vit qu'une 
Seiiora était là contre lui et lui faisait 
un léger salut plein d'honneur et de 
tropicale distinction. De noir vêtue, elle 
tenait à la main un chapelet de « quinze 
mystères ». Sa peau fine et brune, d'ori- 
gine espagnole, nullement ridée, disait 
un passé tout d'une pièce, sans coutures. 



i6o L'HOMME DE LA PAMPA 

Et pourtant elle marquait une cinquan- 
taine d'années. L'Age lui venait de 
l'âme plus que du corps et se répandait 
paisiblement sur sa face comme l'eau 
d'un fleuve qui a déjà fait pas mal de 
chemin et n'est plus éloignée de son 
terme maritime. 

Ce voisinage gêna singulièrement Gua- 
namiru qui d'abord ne sut que 
dire. 

— Pardon, Madame, je crains fort 
que vous ne vous soyez trompée de 
voiture. 

— Ne me reconnais-tu donc pas, 
petit frère ? dit-elle d'une voix un peu 
fanée. No me conoces, hermanito ? 
traduisit-elle en espagnol. 

— Pas du tout, Madame, fit Gua- 
nirimu, sèchement et en français ; il 
estimait que cette langue maintenait 
davantage entre la Sud-Américaine et 



AFFAIRES DE FAMILLE i6i 

lui les distances que l'espagnol lui aurait 
permis de franchir rapidement. 

— ■ Je suis celle que tu serais devenue 
si tu n'avais pas été un homme. Ta 
sœur impossible. Je t'ai suivi depuis le 
jour où notre médecin de famille a dit : 
« C'est un garçon». Et pendant les quel- 
ques secondes qui précédèrent ce ver- 
dict, nos âmes se demandaient 
dans un coin lec|uel des deux devrait 
se résoudre à ne vivre qu'en fantôme. 

Il s'en est fallu de l'ombre d'une vir- 
gule que tu ne fusses moi... Et que fais- 
tu donc en France, cher ami, mon frère? 
A chacun sa terre natale. Retourne à 
Las Delicias : notre nom de famille y 
est aussi répandu dans le langage cou- 
rant que les mots laine, cuir, maïs, 
amour, petit pain, politique, tramway. 
Laisse-là ces Françaises qui te mettent 
dans les veines un feu étranger et mal- 



II 



iGj L'HOMME DE LA PAMPA 

sain. Sans sortir des rues centrales de 
Las Dclicias, je connais trois cents 
jeunes filles très bien qui ne demande- 
raient qu'à t'adorer dans la fraîcheur 
des patios. Je me porte garante de leur 
pureté. Nous, fantômes, sommes tou- 
jours admirablement informés. Nous nous 
mêlons au silence et à la lumière aussi 
bien qu'aux paroles et aux ténèbres. 
Ne savons-nous pas devenir même la 
médaille de la Vierge sur une goige 
naissante? 

Elle reprit au bout d'un instant : 
— Pourquoi n'as-tu pas épousé Tere- 
sita Lopez y Faustina dont la mère 
avait loué à l'Opéra la loge à côté de la 
tienne? Ou Soledad Valdès si méri- 
tante avec ses grands yeux d'orphe- 
line? 

'— Laissez-moî tranquille, Madame 
et chère maquerelle. J'ai besoin de choi- 



AFFAIRES DE FAMILLE 1 63 

sir moi-même une Parisienne pour ces 
bras sauvages où galope le sang de la 
pampa, d'une femme qui n'ait jamais vu 
la Croix du Sud et ne comprenne pas 
l'espagnol. Qu'elle ait l'accent et la 
malice circulaire de la Tour Eiffel! 
Tant mieux si elle me couvre de cornes ! 
— Il t'en cuira, petit frère. Et si 
grande sera ta souffrance, que tu regret- 
teras de ne pas être comme moi un 
petit fantôme modelé par la lune. 



Le soir Guanamiru, couché, sentit, à 
côté du sien, le corps de Line du Petit 
Jour. Horreur! Il s'était trompé. C'était 
Juana Fernandez y Guanamiru aux 
pieds glacés. 

— Tu n'as rien à craindre, .lui dit-elle. 



iG4 L'HOMME DE LA PAMPA 

Je suis ta sœur et pure comme l'air des 
cimes. 

— Que c'est donc désagréable! Vas-tu 
me laisser tranquille, sœur invétérée ! 
Vas-tu t'en aller au diable avec tes 
sentiments familiaux! Ne vois-tu pas 
qu'il n'y a pas place pour nous deux dans 
ce lit étroit ? 

— Mais je ne fais rien. Je ne dis rien. 
Je veillerai sur ton sommeil. 

Elle avait une toute petite pèlerine 
de laine rose sur la chemise de nuit 
haut-boutonnée. Ses bigoudis étaient 
d'azur étoiles d'argent comme si elle 
allait s'envoler. On pouvait lire sur son 
scapulaire : « Arrière, Satan, le cœur de 
Jésus et de Marie sont là ». 

— Va-t-en, va-t-en, va-t-en! criait 
Guanamiru le browning au poing. 

— Tu ne peux plus rien contre moi, il 
y a beau temps que tu m'as assassinée. 



AFFAIRES DE FAMILLE i65 

Elle se leva droite comme une ligne 
droite. 

— La porte n'est pas par là. 

— Et qu'ai-je besoin de portes, moi? 
Elle alla vers le mur, où hautaine, 

elle s'engouffra et disparut sans même 
déranger une miniature qui s'y trouvait 
accrochée. 



L'homme de la pampa ne pouvait se 
passer de la présence de Line qu'il 
trouvait allongée et s'éventant sous 
chacune de ses pensées. 

Cependant la jeune femme ne vou- 
lait pas entrer chez Guanamiru. Elle 
sonnait, attendait que la porte fût 
ouverte, puis refusait de franchir le seuil. 

« Je reviendrai demain, aujourd'hui 



iG6 L'HOMME DE LA PAMPA 

j'ai peur,)) disait-elle à restariciero ap- 
pelé en toute hâte par Innombrable qui 
faisait maintenant fonctions de gaucho- 
de-chambre. 

A la pensée qu'il pouvait faire peur, 
les rides et les sourcils de Guanamiru, 
les lignes de son nez et de sa bouche se 
combinaient rapidement avec les signes 
de la volupté refoulée pour former un 
réseau d'épouvante. Muni d'un atroce 
sourire qui cheminait difficilement sur 
son visage, contournant force obstacles, 
il poursuivait Line dans l'escalier en lui 
promettant mille têtes de bétail et, 
pour plus tard, une rente annuelle de 
trois mille agneaux, si elle consentait à 
devenir sa maîtresse. Mais celle-ci avait 
pris assez d'avance pour mettre bientôt 
entre elle et l'Américain cinq mètres de 
trottoir et un bec de gaz derrière lequel 
sa voix apaisante disait ; 



AFFAIRES DE FAMILLE 1G7 

« Demain, mon ami. D'ailleurs, voici 
mon tramway. » 

Guanamiru rentrait chez lui soufflant 
comme un taureau éconduit et finissait 
par s'enfermer dans une chambre noire, 
« pour y développer à l'aise son chagrin, » 
disait-il. 

Un jour Line consentit enfin à péné- 
trer dans l'appartement de l'estanciero. 
Après mille supplications celui-ci obtint 
qu'elle s'assît sur son lit. Mais elle 
avait pris ses précautions et à peine lui 
eût-il touché le bras que ce bras dis- 
parut. Alors il caressa le genou et aussi- 
tôt le genou ne fut plus que la mémoire 
de lui-même. Cependant le bras était 
revenu à sa place mais non pour l'homme 
de la pampa qui. ne put encore le saisir. 
Il voulut lui baiser les lèvres et n'en trou- 
va plus sur du vide que le dessin au 
crayon rouge. Comme il la prenait à 



i68 LHOMME DE LA PAMPA 

bras-le-corps, Line devint si pâle — et 
son âme si pâle dans la robe claire — ■ 
qu'elle disparaissait insensiblement et 
ne fut plus bientôt que l'envers d'une 
ombre. Ne pouvant consentir à cette 
éclipse, il chercha la jeune femme dans 
la pièce et la trouva enfin sévèrement 
couchée sur la cheminée où elle s'était 
métamorphosée en un nu de bronze, 
la droite reposant sur une sphère 
terrestre qui servait de pendule. 
Le tout portait sur le socle la mention : 
« Line La Voyageuse », par Victor Le 
Blond, H. C. 

N'y tenant plus, l'homme du Sud 
voulut casser l'objet d'art et l'heure qui 
se moquaient de lui. Mais ses mains 
vacillèrent sur un gouffre sans fond 
comme on en voit dans les Andes à 
contre-jour. 

Un mélange de parfums finement 



AFFAIRES DE FAMILLE 169 

composé envahit la pièce ; on y distin- 
guait du jasmin de l'Espagne contem- 
poraine, une odeur de Chine du xv^ 
siècle (époque Ming) et divers petits 
parfums fripons et confidentiels qui 
s'en venaient à la dérive depuis les 
temps de Louis le Quinzième. 

Guanamiru s'annihila dans un fau- 
teuil cerise-pourrie, puis brusquement 
se retourna. Le volcan était derrière 
lui. 

« Ne cherche plus cette femme », ré- 
pétait-il à de courts intervalles. 

L'homme ferma les yeux, se laissa 
descendre dans le fond de son âme 
comme dans un puits de mine. Ses 
mains avec tous leurs doigts lui étaient 
d'une lourdeur et d'une inutilité insup- 
portables. 

Il y eut un long silence que le volcan 
orna de fleurs d'orangers, en guirlandes. 



I70 L'HOMME DE LA PAMPA 

— Ne cherche plus cette femme, et 
oubHe-là. Ce n'était qu'un adorable 
simulacre. 

— Que dis-tu, vil escroc? fit le Sud- 
Américain dont la tête tournait, et 
les yeux dans la tête, et l'horreur dans 
les yeux. 

— La vérité, soupira Futur. 

— Quelle vérité ? 

— ... (silence sphérique du vol- 
can). 

— Jamais je n'y consentirai... dit 
Guanamiru dans ses larmes. Tu appelles 
cela un simulacre, mais où sont les 
femmes alors, où toutes les femmes 
de Paris? Je n'ai vu que celle-là, 
je suivais les mouvements de sa 
gorge, m'exerçant à respirer à l'unis- 
son. 

— Des imaginations de ta cervelle! 
La carte de l'Amérique du Sud où 



AFFAIRES DEFAiMILLE 171 

rOcéan Atlantique avait été remplacé 
par l'Océan Indien aurait dû éveiller 
ta suspicion. 

— C'était signé Schrader... 

— Raison de plus ! Tu aurais dû 
penser que c'était un faux... 

— Misère ! tu me dois la vie et en 
profites pour te moquer de moi. Que 
n'ai-je pas suivi la sirène jusqu'au fond 
de la mer? 

— Mais cette sirène, mon ami, si 
je te disais...? 

— Je te défends de plaisanter avec 
le plus cher de mes souvenirs, avec la 
pièce la plus rare de ma vitrine senti- 
mentale. 

— Qui croit encore aux sirènes, aux 
assassins invraisemblables, aux sœurs 
impossibles, à tous ces enfants de 
fantômes que je t'offrais pour ne pas 
t'importuner par une même présence? 



17SÏ L'HOMME DE LA PAMPA 

Tout cela venait de Futur, c'était 
l'œuvre de ton ouvrage. Mais j'étais tou- 
jours là à attendre mon tour derrière 
le journal de Smith, au fond des yeux 
de la sirène et dans le réticule de Line, 
où tu n'as jamais eu la curiosité de 
regarder. 

— Tu n'as donc pas de cœur? 

— Le cœur est un organe nuisible 
à la santé et qui fort heureusement 
s'atrophie de jour en jour, faute d'usage. 
On n'en trouvera bientôt plus trace 
dans les poitrines humaines. C'est à 
peine s'il a plus d'importance que le 
nombril. Comme lui, c'est un souvenir 
d'enfance. 

— Que t'ai-je donc fait? Pourquoi 
me poursuivre ainsi? Ne suis-je pas un 
brave homme, le brave homme qu'on 
rencontre au coin d'une rue et qu'on a 
envie de saluer tant on l'a trouvé brave 



AFFAIRES DE FAMILLE 173 

homme ? Mais rien ne te suffira. Qui 
es-tu donc? éclata-t-iL Qui t'a poussé, 
quel courant inconnu, à te jouer ainsi 
d'un rentier au tournant de son âge? 
Tu me fais douter de tout. Je sens bouger 
mon cerveau dans le sens de la longueur. 
Ma langue va sortir de ma bouche 
comme celle des pendus. 

— Tous les pendus rient quand on les 
regarde sous un certain angle. Mais leur 
rire est en dedans. On ne l'entend que 
du côté des morts. 

— Où suis-je? Ce que je vois par ja 
fenêtre, est-ce bien la France en Eu- 
rope, ou n'ai-je pas quitté mon pays? 
Ce qui est là, près de la cheminée, est-ce 
vraiment mon pied droit comme on me 
l'a appris à l'école, ou le gauche, 
ou le diable, ou le bon Dieu? 

— Laisse tes pieds tranquilles. Tu ne 
parles que de toi. Et que dirais-je, moi, 



174 I/HOMME DE LA PAMPA 

si tu te plains? Tu existes, toi! Tu as 
un corps à ta disposition matin et soir, 
et même la nuit, quand tu n'en fais 
plus rien dans ton sommeil profond. 
Chaque matin, tu te réveilles avec tes 
deux mains à toi et tes reins à toi, et 
ton ventre égoïste au centre de toi- 
même. Et moi je ne dors jamais, je ne 
me réveille jamais, je n'ai pas de centre, 
ni de cœur, comme tu le disais tout à 
l'heure, moi qui ne suis qu'une idée 
détachée de toi, et greffée sur l'inconnu. 
Ce que tu repousses me serait un délice. 
Oh ! mâcher un vieux croûton de pain ! 
Entendre la chanson de son cœur, 
allonger les bras, saisir, tordre, vivre! 
Je te vois prendre des médicaments 
avec répugnance. Comme je les aime- 
rais ! Ils me situeraient dans leur iti- 
néraire à travers mon corps. 

— Mon pauvre vieux, dit Guanamiru. 



AFFAIRES DE FAMILLE 176 

— Dans mon ennui, je ne puis même 
pas me tuer. Les balles et le poison ne 
m'atteignent pas. Je me suis inaccessible. 

— Comment te prouver mon amour, 
mon grand frère de l'autre côté 
des ténèbres? J'ai beau tendre les bras, 
une nuit féroce nous sépare, peuplée de 
cent mille chiens quinelaissent rien passer. 



La crainte d'avoir manqué d'égards 
à Futur taraudait l'homme du Sud. 
Trois semaines durant, il s'efforça de lui 
témoigner la plus minutieuse affection ; 
mais comment consoler le néant, un 
néant si susceptible ? 

Guanamiru faisait en ville de longues 
explorations dans le désert dont sa 
pensée l'entourait. Il avançait entre sa 
tristesse et sa mauvaise humeur qui 
marchaient à son pas. Parfois l'une 



176 L'HOMME DE LA PAMPA 

d'elles s'attardait un peu en route, puis 
se hâtait de rejoindre. « Je ne sais plus 
que penser de mon volcan, songeait-il. 
J'ai hâte que son éruption ait lieu, cela 
le soulagera sans doute. Mais l'autori- 
sation de la Préfecture de Police ne 
m'est pas plus parvenue que la ré- 
ponse de l'Académie des Sciences. Ce 
sera peut-être pour ce soir, ou pour 
hier soir, ou pour demain. J'ai pourtant 
écrit à ces Messieurs par lettre recom- 
mandée, que j'avais rapporté un volcan 
de l'Amérique du Sud. Jusqu'ici on ne 
m'a répondu que par des sourires, des 
sourires de crocodile. Ah ! sourire fran- 
çais, ennemi de l'homme libre de la 
Pampa ! Personne ne me prend au 
sérieux dans ce Paris, où je commence 
à regretter l'enfant de huit ans qui, un 
jour, à Las Delicias, lançait sur mon 
cheval pie de l'écorce de pastèque pour 



AFFAIUES DE FAMILLE 177 

marquer qu'il m'avait reconnu. » 

Vieillissait-il, ce volcan, ou souffrait-il 
de quelque affection? Quand Guana- 
miru rentrait le soir, Futur lui disait sur 
un ton de menace et de reproche : « A 
nous deux, maintenant ! » 

Sa curiosité devenait parfois si pres- 
sante et inattendue qu'elle réveillait 
son voisin au milieu de la nuit sous une 
tempête de questions saugrenues. 
« Qu'avait fait Guanamiru le 25 février 
de l'année précédente, et le 3 mars, et 
le 12 juillet? Pourquoi était-il né un 
mardi ? Le volcan désirait le savoir 
immédiatement. Le courrier d'Amérique 
allait-il bientôt arriver? Quelle était 
l'actuelle population de la Chine? Faut- 
il un i/ à rythme? Trajan ou Hélioga- 
bale? Héliogabale ou Sardanapale? 
As-tu bien fait de ne pas répondre à 
l'invitation, pourtant si aimable, de 



la 



178 j;homme de la pampa 

ce tailleur frais-installé qui te deman- 
dait d'aller voir ses nouvelles étoffes? 
Te décideras-tu enfin à me dire toute 
ta gratitude? » 

Quand Futur lui demandait : « Quel 
âge as-tu?» Guanamiru, encore qu'il 
se portât bien, devait lui répondre hum- 
blement et très vite : « L'âge du cancer et 
de l'artério-sclérose. » S'il avait l'au- 
dace de lui dire simplement : « J'ai 
cinquante ans», le mont se fâchait et 
se mettait à sentir la terre des morts 
fraîchement remuée. 

— Oh ! je sais que tu ne m*aimes plus, 
soupira un jour Futur, toi qui ne veux 
même pas me faire une petite place dans 
ton lit. 

— Allons, dors. 

— Est-ce que je sais dormir? 

■ — Fais l'immobilité dans ta pensée, 
le sommeil s'en suivra. 



AFFAIRES DE FAMILLE 179 

— Qu'appelles-tu ma pensée? 
Guanamiru ne répondit pas. 
Détestable lui sembla le jour où il 

avait conçu le projet de construire la 
montagne fumante. Dès le lendemain, sa 
résolution fut prise : il tenterait de 
noyer Futur dans la Seine. A la tombée 
du jour, effrayé par ce projet, Guanami- 
ru proposa à son fils spirituel de le 
faire voyager, estimant qu'on pourrait 
ainsi remédier à la fixité et à la violence 
de ses odeurs. Mais le petit mont ne 
répondait point qui semblait pourtant 
écouter, puisqu'il avait cessé de se 
répandre dans l'air. 

— Nous pourrions partir pour Naples, 
dit timidement Guanamiru, où il te 
plairait peut-être de te mettre en rap- 
port avec un de tes confrères illustre et 
sans doute de bon conseil. Tu te trouverais 
sans doute auprès de lui mieux qu'à 



i8o L'HOMME DE LA PAMPA 

Paris, où lu maïKjucs d'une ambiance 
favorable. 

Le volcan demanda brutalement à son 
interlocuteur s'il se foutait de lui. 

— Que veux-tu que je fasse? Parle! 
insista Guanamiru. 

— Je ne demande rien à qui tout à 
l'heure voulait me jeter à la Seine. 

— Moi,' je n'ai jamais dit ça. 

— Tu l'as pensé. 

— Si mes pensées ne sont même plus 
à moi ! soupira Guanamiru. 

A l'aube, après une gerbe d'odeurs 
indéfinissables, qui évoquèrent dans 
l'esprit du Sud-Américain d'innom- 
brables verticales et horizontales, aux- 
quelles il put mettre enfin le feu dans une 
grande flambée de son esprit, le pro- 
priétaire du volcan réussit péniblement 
à s'endormir. 

Mais son nez veilla toute la nuit. 



VII 



LIBERTE 



Le lendemain, le volcan avait dis- 
paru, il n'avait laissé de lui dans la 
valise vide que diverses odeurs signi- 
fiant aussi bien : « Cherche à me retrou- 
ver » que « ne cherche pas à me retrou- 
ver». Guanamiru ne pouvait en dis- 
cerner le sens exact ; mais il n'eut pas 
de peine à se persuader que la seconde 
version était la bonne. 

« Vais- je enfin pouvoir vivre à ma 
guise, songeait-il, voir, dans le temps 
qui passe, un ami, un collègue souriant, 
ou plutôt un subalterne rasé de frais 
et non un détective polymorphe sachant 
tous mes gestes, même intellectuels, 



ift'i L'HOMME DELA PAMP\ 

surveillant la formation de mes idées, 
dans le plus personnel de ma cervelle?» 

Dans six cafés différents, il but six 
grogs, puis prit six verres de liqueur dans 
les mêmes cafés en commençant par 
celui où il avait bu son dernier grog et 
en finissant où il avait pris le quatrième, 
ou bien le second, ou le troisième, il 
n'aurait su le dire. 

Pour passer une nuit tranquille, il 
coucha chez une danseuse. Miss Picca- 
dilly, célèbre depuis 1885, trente-quatre 
années avant la construction de son vol- 
can, précaution qui ne lui semblait pas 
excessive et conférait à l'Américain des 
joies d'ordre divers. A eux deux ne 
formaient-ils pas, quand il la tenait dans 
ses bras, un seul être de cent dix ans, 
total qui permettait à Guanamiru d'en- 
tendre le canon de Waterloo, de fré- 
quenter chez Victor Hugo et les liber- 



LIBERTÉ i85 

tadores Bolivar et San Martin, d'enle- 
ver en 1840 une jeune fille en robe 
Louis-Philippe avec un très joli corps 
de l'époque, d'acheter à vil prix, vers 
1820, la moitié de l'Amérique du Sud, 
terres d'avenir. 

Miss Piccadilly devint sa quotidienne 
compagne. Il ne la quittait plus désor- 
mais, même sur les planches où, comme 
machiniste, il s'engageait pour la durée 
de la soirée. 

Huit jours, quinze jours, trois se- 
maines passèrent. Futur ne donnait 
plus signe de vie, si l'on peut ainsi 
parler d'un fantôme. Guanamiru, ac- 
compagné de la danseuse retourna enfin 
chez lui. Rien de suspect et le plus 
grand ordre dans les armoires ; dans 
l'air, aucun message. 

L'homme ne voulait plus se trouver 
seul dans son appartement. Il lui fal- 



i8G L'HOMME DE LA PAMPA 

lait du moins les jambes et le corps de la 
danseuse, s'il ne pouvait posséder son 
esprit qui s'en était allé au diable depuis 
l'enfance de cette femme, si bien que 
derrière son front étroit il n'y avait 
plus maintenant qu'un petit vide avec 
une petite croix, exposée au vent. 

Un jour enfin il essaya de rester seul 
cinq minutes, puis dix. Il alla ainsi jus- 
qu'à la demi-journée, progressivement. 
Puis il supplia la danseuse de le trom- 
per chez elle toute la nuit, alors qu'il 
veillerait dans son appartement de gar- 
çon. 

La nuit s'écoula paisible comme ri- 
vière de plaine. 

La danseuse ne reparut pas, le vol- 
can non plus. 

Une grosse bonté mal équarrie s'em- 
para de Guanamiru ; tout lui était 
prétexte à la témoigner. 



LIBERTÉ 187 

S'il lui arrivait de marcher au Bois 
sur l'ombre d'un passant, il s'excusait 
profondément et offrait aux dames un 
repentir bien tourné avec flot de rubans, 
aux hommes un portefeuille-souvenir- 
calendrier-surprise, aux enfants un cer- 
ceau en bois des îles dont il emportait 
une intelligente provision dans son auto. 

Dans le désir de rendre service, il 
dit un jour à un promeneur : « Pardon, 
Monsieur, faites attention. Vous avez 
le nez un peu de travers. » 

Une nuit à son balcon de l'Avenue 
Victor-Hugo, il se surprit à donner aux 
astres des conseils de prudence. Mais 
on l'entendait mal là-haut à cause des 
tramways, et cela le désespérait. 

Tous les matins, sur les berges de la 
Seine, on le voyait arriver suivi d'un 
domestique portant un panier plein de 
poissons d'eau douce qui reposaient 



i88 L'HOMME DE LA PAMPA 

sans plaisir sur un lit de cresson. Dans 
un bocal, tenu par Innombrable, na- 
geaient de petites truites. Le tout était 
remis aux pêcheurs sous les yeux mouil- 
lés de Guanamiru. 

Il arriva qu'un des hommes prit la 
parole : 

« Il ne faut pas vous donner tant de 
mal, Monsieur, pour nous apporter du 
poisson d'eau douce. Le poisson de mer 
ferait aussi bien l'affaire. » 

Le lendemain, Guanamiru s'en vint 
avec des soles, colins, barbues, du sau- 
mon en tranches, des restes de poulet 
et un jeu de loto. 

Le pêcheur qui avait une fois déjà 
dit sa pensée s'écria : 

« Tu as oublié le vin, mon vieux. 
Heureusement que je pense à tout. » 

Il était ivre. 

Guanamiru s'en voulait d'avoir mon- 



LIBERTÉ i«y 

tré tant de délicatesse à des ingrats. 
Il convint que la bonté n'était que le 
fruit gâté de sa faiblesse. 

« Seule la méchanceté est apéritive et 
reconstituante. Il faut savoir faire de 
la peine à ses semblables. » 

Comme exercice préparatoire, l'homme 
de la pampa se penchant à la portière 
de sa 40 HP, tira la langue à un pauvre 
aveugle accoté à un réverbère. 

Enhardi par cette réussite, il occupa 
une partie du lendemain (c'était un 
mercredi) à briser à coups de talon, la 
glace du lac du Bois de Boulogne pour 
qu'on ne pût pas patiner le dimanche 
suivant. 

Mais il se lassa aussi vite delà méchan- 
ceté que de ses intentions charitables 
et se promenait maintenant à pied dans 
une lourde indifférence, vêtu d'un imper- 
méable hermétique, et légèrement voûté 



190 LIIOMME DE LA PAMPA 

sous la pluie fine de ses incertitudes. 
Pouvait-il encore monter dans son auto 
où il avait tiré un jour la langue à un 
aveugle, dans le métro où il avait aimé 
une femme qui n'en était pas une, en 
autobus où l'on n'était pas seul, dans 
les taxis dont aucun chauffeur ne lui 
avait été présenté? 

Durant ses promenades à la campagne 
il prenait la nature pour une Exposition 
Végétale parfaitement inutile qu'on au- 
rait dû fermer depuis longtemps. Les 
arbres en étaient les gardiens honteux, 
trop grands pour passer inaperçus, trop 
bêtes pour s'exprimer de façon intel- 
ligible, trop fiers pour demander des 
pourboires. 

Dans la rue ou à la Légation de son 
pays, il ne reconnaissait plus les gens 
d'emblée comme autrefois. Des points 
de repère lui étaient indispensables. 



LIBERTÉ 191 

« Ce monsieur a le menton long et 
fourni du bas, se disait-il devant son 
interlocuteur au lieu de l'écouter. Ne 
l'oublions pas ». Voyait-il un menton de 
ce modèle, il le saluait toujours sans 
s'inquiéter du reste. S'il lui arrivait de 
reconnaître un ami tout entier, ce n'é- 
taient que gracieusetés et compliments 
où sa mémoire défaillante puisait des 
forces illusoires. 

Quant à ses compatriotes les Pèrez 
Sanchez, cinq sœurs qui se ressemblaient 
jusque dans le parallélisme de leurs 
rêves, il lui en fallait au moins trois de 
face pour en reconnaître une seule. 

Pour jouer un mauvais tour à la soli- 
tude, il se plantait parfois devant la 
glace de son armoire et s'y enlaidissait 
avec sadisme. Ayant fait remonter son 
épaisse moustache jusqu'à ses yeux, qui 
brillaient derrière et au loin, petites 



192 L'IIUMME DE LA PAMPA 

lanternes au fond d'une forêt, il frot- 
tait ses sourcils en tous sens jusqu'à 
y provoquer la pani(jue et ramenait 
ses cheveux en arrière pour découvrir 
sa calvitie éperdue. Ainsi défiguré, il 
pénétrait dans son salon et pensait sou- 
dain se reconnaître dans une effroyable 
femme de ménage aux traits poilus et 
divergents, qui n'avait jamais eu une 
minute pour mettre un peu d'ordre sur 
sa figure à la débandade. 



vin 



AGRANDISSEMENTS. 
NOUVEAUX AGRANDISSEMENTS. 



Il décida d*acheter un chien qu*il 
appela Parana. 

« Du moins chez lui trouverai-je de 
l'ordre dans les idées. » 

C'était un King Charles capable de 
contenir dans son regard béant la ten- 
dresse inemployée du monde. Dans l'œil 
gauche de la bête Guanamiru mit en 
dépôt sa mélancolie et dans le droit 
son goût des aventures. Si bien que le 
chien en devint aveugle et force fut 
à l'Américain de le précéder dans le 
chemin de la vie. C'est lui qui deux fois 
par jour le menait au square Lamartine 
où Parana avait son pied de banc et 
ses petites habitudes. 



196 LHOMME DE LA PAMPA 

Il le savonnait lui-même, lavait ses 
yeux à l'eau boriquée et le brossait à 
n'en plus finir. Dans son exil, son amour 
pour le chien lui faisait peu à peu une 
petite patrie. 

L'ombre chaque jour plus sensible 
de Guanamiru devenait tour à tour la 
silhouette d'une petite palmeraie ou 
d'un éléphant jouant avec les volutes 
de sa trompe, d'une gazelle aux cornes 
exquises, d'un boa suspendant une moi- 
tié de lui-même à une branche de goyavier. 
Pour se faire oublier du malheur, il 
dormait beaucoup, dépensait peu, rédui- 
sait même le train de ses idées, évitait 
d'éternuer avec bruit. Dans la rue, on 
ne le voyait passer que sur des semelles 
de caoutchouc et avec du coton 
dans les oreilles. C'est à peine si on 
entendait son coup de sonnette. Et 
déjà il pensait rentrer à Las Délicias 



AGRANDISSEMENTS 197 

dans une cabine crdinaire, loin des 
hautes trompettes du luxe. 

Cette vie sans inquiétude lui donna de 
l'embonpoint; il se promit de ne pas 
tomber à l'avenir dans des excès de table. 

« Je me contenterai de légumes vert- 
pâle et de bouillons de poules faible- 
ment nourries sous mes yeux. » 

Cette résolution prise, l'homme se 
dirigea vers son armoire à glace comme 
il faisait quand il avait une commu- 
nication à s'adresser. 

Stupéfaction de voir qu'il avait aussi 
grandi. 

— Grandi ? 

Mais on ne grandit plus à cinquante 
ans. C'était là une fable que son corps se 
racontait à soi-même ou un souvenir de 
la bible, ou une légende lasse qui essayait 
de prendre corps après des siècles d'er- 
rance aérienne. Peut-être suffirait- 



198 LIIOMMEDE LA PAMPA 

il de pen§cr à autre chose, de faire 
intervenir le phonographe pour que 
cette grotesque croissance disparût d'un 
seul coup. Il écouta d'abord une marche 
militaire de son pays, dont il avait à 
plusieurs reprises éprouve le pouvoir 
d'aération mentale. Comme il se dis- 
posait à l'entendre une seconde fois, ses 
mains qui débordaient le disque en 
tous sens l'effrayèrent tellement que pour 
les oublier il songea à ses pieds. Etait-il 
encore sur ses pieds habituels ? Il n'au- 
rait su le dire, mais il voyait bien que 
les recouvrait une énorme paire de 
chaussures en tous points semblable à 
celle qu'il avait vue un jour à la devan- 
tude d'un bottier de son pays et qui 
portait cette mention : «La paire, est 
offerte gratuitement à qui chaussera 
cette pointure. » 

Où donc allait ainsi Juan Fernandez y 



AGRANDISSEMENTS 199 

Guanamiru? Ne voyait-il pas qu'il n'y 
avait rien de raisonnable à chercher dans 
la direction du plafond? Et quand il 
l'aurait atteint, qu'est-ce que cela prou- 
verait ? 

« Patience et humilité, se disait le 
géant malgré lui. Qui sait si cette crois- 
sance subite ne me vient pas de mon 
immodestie? Ne me suis-je pas toujours 
cru supérieur à tous les autres, plus 
grand que les autres?» 

Il commençait à éprouvât de la gêne 
entre les quatre murs de la chambre à 
coucher peints en camaieux et qui, 
lentement, dans un silence Louis XVI, 
avaient pris l'offensive. 

« Je me trouverai mieux au grand 
salon avec les fenêtres ouvertes. » 

Il eut quelque mal à passer dans cette 
pièce, mais s'y sentit plus à l'aise, 
encore qu'il ne sût où s'asseoir : le§ 



300 L'HOMME DE LA PAMPA 

meubles dans leur étroitesse et leur 
fragilité semblaient se méfier de lui 
comme d'un navire où l'on vient de his- 
ser très haut le drapeau de la fièvre jaune. 

Tout d'un coup, l'homme de la prai- 
rie, voyant tous les fauteuils lui tourner 
simultanément le dos, làclia de grands 
rires noirs dont le retentissement lui 
fit d'un coup avaler sa gaîté. 

« Ne suis-je pas resté toute la journée 
sans prendre l'air? Pourquoi demeurer 
là, comme i^mort, à compter mes os.» 

Mais chez lui, Guanamiru avait du 
moins des miroirs pour surveiller son 
grossissement ; dehors il ne saurait au 
juste où il en était. 

« Tant pis, ce n'est pas le moment, je 
pense, de faire de l'anatomie comparée. » 

Pour sortir, il ouvrit les deux battants 
de la porte donnant sur l'escalier, dont 
il descendit les marches trois à trois, 



AGRANDISSEMENTS 201 

comme en se jouant, si c'était là jouer. 
Parana le suivait : de temps à autre, il 
se frottait au pantalon de son maître 
pour s'assurer de son identité et flairer 
ses intentions. 

L'Avenue n'était éclairée que par un 
soleil d'hiver évasif qui, derrière sa 
fourrure d'ouate, évitait de se mêler des 
affaires humaines. 

La largeur du trottoir rassura Guana- 
miru : une belle marge pour l'avenir, et 
des réserves d'espace qu'il se promit de 
ne dépenser qu'avec parcimonie. Sa 
taille n'était pas encore, d'ailleurs, celle 
d'un bec de gaz. 

« Encore ! d'ailleurs ! Pourquoi ai-je 
pensé ces mots-là ? N'est-ce pas ridiculede 
spéculer ainsi sur un malheur dont je 
serai le premier et le dernier à supporter 
les conséquences?» 

Ah ! s'il avait pu poignarder l'avenir^ 



302 L'HOMME DE LA PAMPA 

voir « ce qu'il avait dans le ventre. » 

« Je me dirige mainternent vers 
l'Etoile en regardant droit devant moi, à 
la hauteur d'un entresol.» 

Arrivé devant l'Arc de Triomphe, il 
préféra ne pas s'aventurer dessous. Les 
Champs-Elysées l'attirèrent. En passant 
devant une glace, il remarqua qu'on y 
voyait à peu près un quart de sa per- 
sonne (peut-être un cinquième), mais ce 
fragment emplissait si violemment toute 
la glace que, saisie, elle éclatait en 
morceaux. Il en était ainsi maintenant, 
sur son passage, des devantures, vitres 
des autos et même des verres de montres- 
bracelets. 

Il poursuivit sa promenade. 

« Je reconnais qu'il me serait facile, 
pour faire diversion, de m'emparer de 
quelques plantes sur ce balcon. Mais 
j'écarte cette idée comme inutilement 



AGRAND[SSE\IENTS 2o3 

délictueuse ; que pourraient pour moi 
ces faibles végétaux? 

Comme j'ai bien fait de mettre un 
pardessus neuf, puisque je dois me 
donner en spectacle, et de prendre mon 
chapeau noir, ce qui est plus sérieux. » 

A l'angle de la rue de Berri, quand sa 
tête se fut trouvée à la hauteur d'un 
cinquième et que déjà il appréhendait 
de distinguer, sans avoir à se inettre sur 
la pointe des pieds, ce qui se passait 
dans les chambres des bonnes, Gua- 
namiru commença de souffrir d'une 
espèce de célestophobie aggravée d'un 
petit picotement stellaire qui exaspérait 
son cuir chevelu à travers son chapeau. 

Ses pieds se trouvaient maintenant si 
loin de son chef que les communications 
cérébrales ne leur parvenaient qu'avec 
de grands retards et que l'intéressé 
marchait toujours le front très en avant. 



io!x L'TTO\[^IE DE LA PAMPA 

fendant les événements (juels qu'ils 
fussent. 

« Ce qui pourtant me rassure, c'est 
que je n'ai mal nulle part, mon 
appétit est exactement réglé par ma 
corpulence, et Parana a conservé 
son ancienne taille. Les différentes par- 
ties démon individu semblent se déve- 
lopper suivant un plan d'ensemble qui 
ne me paraît pas essentiellement dérai- 
sonnable. Je suis très satisfait de mes 
nouveaux mollets, de mes cuisses pré- 
sentes. Les échanges se font bien. Je 
verrais une femme avec plaisir. N'est-ce 
pas aussi un sujet de contentement 
que mes vêtements grandissent en 
même temps que moi, et s'acclimatent 
instantanément à mes nouvelles formes ? » 

Même son mouchoir de soie avait 
subi l'accroissement général ; c'était 
maintenant une très belle pièce d'étoffe 



AGRANDISSExMENTS 2o5 

valant plusieurs milliers de francs. Il 
avait fait là une très bonne affaire, la 
meilleure de sa vie. Ses initiales s'y 
trouvaient à leur place habituelle, 
que voulait-il de plus? 

C'était donc toujours à Juan Fernan- 
dez y Guanamiru, fils de Sébastian et 
de Lucia, qu'il avait à faire. Il se rap- 
pelait son enfance, sa jeunesse, ses 
amours. 

Il eût souhaité communiquer avec 
la Légation de son pays pour y demander 
secours ou conseil. Entre compatriot:;3 
on se comprend mieux. Que douce lui 
eût été la voix un peu enrouée du 
Ministre ou même celle du premier 
secrétaire, voire du troisième! 

Mais il ne fut pas difficile à Guana- 
miru de reconnaître que tout en possé- 
dant la taille et presque le volume d'un 
immeuble moderne de cinq étages, il 



2o6 LlïOMME DE LA PAMPA 

n'avait pas sur lui le téléphone. 

Voulant attirer l'attention d'un 
médecin de service quelque part, 
médecin municipal ou tout au moins 
médecin de quartier, il tirait en l'air 
de temps à autre un coup de revolver. 

Au surplus il était bien inutile d'appe- 
ler au secours. On le voyait bien assez 
sur toute la longueur de l'avenue. Ja- 
mais souverain n'avait attiré tant de 
monde aux balcons, ni dans les arbres, ni 
aux gouttières où des badauds mon- 
taient pour mieux suivre l'évolution 
guanamirienne. 

Au rond-point des Champs-Elysées, 
il s'aperçut soudain qu'il était à peine 
plus grand qu'un platane. 

Un arbre de la forêt parisienne ayant 
à peu près deux étages de hauteur, il 
avait donc gagné deux étages et demi, 
peut-être trois et dans le bon sens. 



AGRANDISSEMENTS 907 

Heureux, il ne put s'empêcher de 
clamer un bulletin de santé d'une voix 
forte, qu'on entendit dans tout Paris et 
dont l'ampleur le tonifia : 

« Etat général excellent, cœur et 
jambes bonnes, pouls inconnu. Je semble 
me diriger vers mon ancienne taille. » 

Alors qu'il caressait d'un revers de 
main la cime d'un marronnier, il redevint 
comme dans une fluide descente d'as- 
censeur, le Fernandez y Guanamiru 
qu'il avait toujours connu jusque-là 
avec son mètre 76 centimètres à la toise. 

Dans la foule, qui le cherchait encore 
à la hauteur d'un second, il s'égara. 
Parana feignit, par délicatesse, de ne 
s'être aperçu de rien. Mais il lui était 
poussé au milieu du front un troi- 
sième œil qui lui permettait, sans 
lever la tête, de voir exactement où en 
était son maître. 



1- 



2o8 L'HOMME DE LA PAMPA 



Voilà que Guanamiru ne portait plus 
maintenant le même chapeau. (Il se rappe- 
lait fort bien être sorti avec un sombrero 
qu'il avait fait brosser devant lui par 
son valet de chambre.) C'était main- 
tenant un chapeau de paille hors d'u- 
sage que l'cstanciero avait donné cinq 
ans auparavant à un vieux gaucho de 
sa ferme de Curupatita ; il le recon- 
naissait bien aux raies horizontales de 
son ruban rouge, jaune, rouge, jaune, 
rouge, jaune, etc.. jusqu'à dix et au 
nom du chapelier de Las Delicias. 

« Qu'est devenu mon chapeau mou, 
dont je ne vois pas la moindre trace?» 

Cette substitution lui parut du plus 
mauvais augure ; elle couvait un ave- 
nir d'autant plus déraiâonnable qu'on 
était en plein hiver. 



AGRANDISSEMENTS 209 

Dans une croissance désordonnée, son 
corps devenait maintenant la proie d'une 
véritable panique osseuse et cellulaire, 
avec brusques pudeurs et démentis, 
dont ses vêtements suivaient très mal 
le rythme, et parfois même à contre- 
temps ; si bien que certaines parties de 
son individu, et non des moindres, 
étaient entièrement nues et d'autres 
couvertes par une cascade bruissante de 
vêtements qui traînaient à terre et sur 
lesquelles il ne pouvait s'empêcher de 
marcher. 

A chaque instant empirait son état 
qu'on était bien forcé de qualifier d'inac- 
tuel, puisque, dans le continuel devenir 
de Guanamiru, son actualité s'était sé- 
parée de lui et le suivait à quelques 
pas, invisible, mais haletante. Son orga- 
nisme émettait aux jointures une plainte 
de crécelle et projetait sur les immeubles 

ï4 



2IO L'HOMME DE LA PAMPA 

de l'avenue une ombre au graphique 
fiévreux dont Guanamiru ne pouvait 
détacher le regard. 

« Que ferait à ma place un Parisien? 
Ces gens-là ont plus de finesse : nous 
ne savons pas encore voyager et tout 
nous déroute dans notre simplicité. 
Vite, faisons affluer dans mon cœur les 
réserves de courage éparpillées un peu 
partout dans cet immense corps. » 

Mais un agaçant arrivage de papiers 
entre sa manchette et sa main droite 
montra à Guanamiru que ses malheurs 
n'étaient point finis. Involontaire mais 
acharné prestidigateur, il s'était mis 
à engendrer des millions de prospectus 
qui tapissèrent toute l'Av^enue et se 
jetèrent même dans les rues transver- 
sales. 

Cela s'intitulait : Un Monsieur de la 
Pampa. 



AGRANDISSEMENTS 2 1 1 

Guanamiru y racontait toute son 
histoire et demandait aux passants de 
ne pas lui en vouloir s'il se donnait 
ainsi en spectacle. 

« Je n'ai rien d'un exhibitionniste et 
ne demande qu'à vivre de mes rentes 
qui m'arrivent tous les mois d'Amérique, 
Messieurs les Passants. Il n'a jamais 
été dans mes intentions de gêner le 
trafic. Je ne suis pas un aventurier 
mais un ami de la France, avec tous 
ses papiers en règle, Cher Monsieur le 
Préfet de Police. Bien que n'ayant 
rien à me reprocher, je suis prêt à 
recueillir dans mes diverses esLancias 
cent petits Français dans le besoin et 
en faire des gauchos honorables. Monsieur 
le Président de la République. Ils 
ne manqueront de rien chez moi, 
j'ai du bon lait, et une pharmacie de 
campagne, Messieurs les Docteurs. 



212 L'HOMME DE LA PAMPA 

P. S. — Ne faites pas attention à ce 
chapeau de paille. Je n'y suis pour rien. 
Il m'est imposé par la Fatalité. » 

La source des prospectus enfin tarie 
fut remplacée par une grande affiche 
comme en promènent les hommes-sand- 
wich, et qui venait de pousser avec son 
cadre sur le dos de l'étranger. Elle 
reproduisait intégralement les com- 
mentaires des prospectus. Guanamiru 
la portait dignement, la tête haute, 
dans une attitude aussi militaire que 
possible. 

Un pinceau lumineux issu de son 
œil gauche se mit à projeter sur les 
nuages la pensée de l'Américain. Il 
disait : 

— Qu'avez-vous tous à me regarder 
ainsi? Je n'ai pas toujours été géant. 

D'autres réflexions s'imprimèrent 
successivement dans le ciel ; 



AGRANDISSEMENTS 2i3 

— Ayez pitié d'un frère latin d'Amé- 
rique descendant l'Avenue des Champs- 
Elysées. 

— Je n'ai rien à déclarer. 

— Qui m'aidera à porter mon ba- 
gage de chair humaine? 

— Pourquoi aurais-je peur de la mort? 
Il n'y a qu'à se laisser aller, à se laisser 
aller. Elle se charge de tout, 

— Un million de piastres-or à qui me 
rapatriera. 

Et c'était toujours signé : « Juan 
Fernandez y Guanamiru. » 

« Quel besoin de signer ! Pourquoi 
projeter ainsi en plein ciel un certificat 
de mon malheur ! Je vais être la risée 
du monde entier. Ce soir mon indis- 
position sera connue jusque chez les 
Guaranis. Du calme ! Je m'en supplie! » 

Et en plein ciel il lut : 

«Du calme! je m'en supplie!» 



i\!x i;ilOMME DE LA PAMPA 

Puis : « Heureux ceux qui ont un lit 
de mort. L'amc aime bien avoir ses 
aises au moment de s'envoler. Mourir 
en marchant est très désagréable. On 
meurt mal et de travers. » 

Parfois il pensait être écrasé par le 
poids de sa , tête ou n'en plus garder 
qu'un souvenir translucide, tel un déca- 
pité ambulant échappé à des bour- 
reaux ivres. 

On voyait tour à tour à découvert, 
comme sur les planches anatomiques 
ou des annonces de droguistes, le cer- 
veau, les poumons ou le cœur, l'estomac, 
le foie ou les reins de Guanamiru. 
Blanc électrique, dans une splendide 
unité, son squelette escorté de fumeroles 
fit une totale apparition ; il s'avançait 
dans sa noblesse hautaine avec l'assu- 
rance de l'Eternité et l'appui de celle-ci. 

Sous la marée des chairs enfin rêve- 



AGRANDISSEMENTS 2i5 

nues, Guanamiru reprit courage et 
respira fortement, un bien-être suspect 
s'empara de lui : la terre et les étoiles 
lui appartenaient, il les dépensait sans 
compter. 

Ses idées se mirent à grandir à pro- 
portion de son cerveau. Ses vertus 
exagérées devenaient des vices ; ceux- 
ci poussés à l'extrême dépassaient par- 
fois leurs frontières pour aller faire des 
ravages et des enlèvements dans le 
domaine des vertus. Des idées particu- 
lières se faisaient générales. Certains 
concepts qui dormaient depuis des an- 
nées sans espoir de réveil, retrouvaient 
soudain une vie falote et violente ; 
d'autres partaient pour des courses 
rapides et s'arrêtaient essoufflés, si 
l'on peut dire, au bout d'un trajet 
mental qui, sur le plan d'une piste de 
course à pied aurait à peu près équi- 



2iG L'HOMME DE LA PAMPA 

valu à un cent dix mètres haies ; il y 

avait des obstacles. 

Le sentiment d'une chasteté fort mal 

informée maintenant donna à Guana- 

miru la honte de montrer son visage nu : 

* 

il le recouvrit tout à fait avec un pan de 
sa chemise rapidement soulevée. 

Il ne se rappelait pas seulement son 
enfance, mais celle de son père et même 
de ses arrière-grands-parents qu'il n'a- 
vait jamais connus jusqu'alors. Et il 
ressentit les affres d'une mémoire où 
il s'enlisait indéfiniment sans parvenir 
à en toucher le fond. 

Le secouant de la tête aux pieds, 
soç bon sens lui arrivait par courtes 
rafales. Il alternait avec une folie devenue 
brusquement plusieurs fois millénaire et 
qui se manifestait par toutes les exclama- 
tions delà douleur humaine. Les Pheu! les 
Opopoi! des Grecs, les Heu!, des Latins 



AGRANDISSEMENTS 217 

les ay de mi! les alas! les hélas!, les ha! 
les ho ! les lamentations des Chinois, des 
Nègres et des Guaranis affluaient sur 
ses lèvres ardentes du fond des âges et 
des langues humaines. 1 

Il entendit en lui, sauvages, mille et 
mille cris d'oiseaux ; des vols inconnus 
lui traversaient le corps, il était comme 
une volière en feu qui les empêchait de 
sortir. Soudain, s'échappa de son gilet 
un teru-tero blanc et noir qui sentait 
le roussi et alla se poser sur un platane 
de l'avenue des Champs-Elysées. 
D'autres oiseaux brûlants s'élancèrent : 
condors, faucons, toucans, papegais, ram- 
phocèles. Ils lui jaillissaient des épaules, 
des mains, de la tête, de la bouche, des 
yeux et même de ses chaussures. Puis 
ce fut le tour d'un troupeau de vaches 
effarées et de taureaux, bourses bal- 
lantes, qui bondissant du ccrps de 



ai8 LHOMME DE LA PAMPA 

Guanamiru, galopèrent vers la rue 
Royale. Ses bâtards montes sur des 
chevaux de la pampa se mêlaient aux 
gardes municipaux en fureur pour pous- 
ser l'exotique bétail du côté de la rue de 
Rivoli. Dés femmes se trouvaient mal 
au milieu de la chaussée ; deux fillettes 
à plat ventre sur le trottoir vomissaient 
dans un égout. Impuissant à rétablir 
l'ordre, un agent de police se suicida 
d'une balle au cœur. 

Sur le point de traverser la place de 
la Concorde, Guanamiru s'assura qu'au- 
cune auto ne le menaçait, évita soigneu- 
sement une voiture à bras traînée par 
un vieillard, et ne sachant plus comment 
on s'arrête, lança sur l'obélisque un 
lasso dont il se vit muni. La 
pierre d'Egypte se transforma aussitôt 
on un ombu du mois d'octobre alors 
qu'il commence à fleurir. Un azur très 



AGRANDISSEMENTS 219 

vif se mêlait aux branches et de grosses 
racines apparaissaient. Mais à peine 
eut-il cessé d'avancer, que, gonflé à 
bloc jusqu'aux nuages, Guananiiru mou- 
rut par éclatement, de mégalomanie 
éruptive, parmi des nuages de. cendre, 
de soufre volcanique et une horrible 
lave, au moment où, sortant d'une pail- 
lote voisine. Innombrable s'en venait 
sans surprise à sa rencontre, un fin sourire 
aux lèvres et le maté à la main, fidèle. 
Du crâne de l'étranger, avaient jailli 
de longues fusées ; vertes, les idées 
générales, rouges, les désirs, jaunes, les 
regrets, orangées, les habitudes (bonnes 
et mauvaises). Toutes ces pièces d'arti- 
fice s'harmonisaient fort bien dans le 
ciel de Paris. Des baguettes furent trou- 
vées très loin du lieu de l'explosion. 
On découvrit, sur les bords du Zambèze, 
la trace d'une habitude qu'avait Guana- 



220 I/IIOMME DE LA PAMPA 

miru de changer souvent de trottoir, 
chez un vieil indljiène d'un village où 
il n'y avait pourtant pas de trottoirs, 
ni de probabilité qu'il y en eût jamais. 

Chez des milliers de gens, on retrouva 
son amour des cigares de luxe, des 
femmes jeunes et jolies, d'une nappe 
propre, d'un roastbeef saignant et du 
rocking-chair après les repas. 

Le capitaine d'un trois-mâts norvé- 
gien naviguant dans le Pacifique, non 
loin de Bornéo, vit à faible hauteur, 
juste au-dessus de son voilier, deux 
mains se serrer avec émotion. 

C'étaient celles de Guanamiru qui 
se retrouvaient après un bon voyage 
en sens opposé, tout autour de la terre. 
Ces mains ne devaient pas survivre à 
leurs effusions ; elles tombèrent aussitôt 
merveilleusement unies, au fond de 
l'Océan qui leur fut fraternel. 



TABLE 

I. DÉSERT A CORNES II 

II. LA MONTAGNE ARDENTE ... 35 

III. DICTIONNAIRE 63 

IV. LES CERISES MARINES .... 87 

V. PLAN DE PARIS I27 

VI . AFFAIRES DE FAMILLE OU l'eNVERS 

d'une ombre 169 

VII. LIBERTÉ l83 

VIII. AGRANDISSEMENTS ET NOUVEAUX 

AGRANDISSEMENTS . . . . IQÔ 



ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 22 OCTOBRE 1923 

PAR L. PETIT BARAT 

SAINT - OUEN - L'AUMONE (S.-<^0.) 




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